samedi 5 août 2017

Psalm Isadora ( Journal III )

lorsque mon amant touche mon corps, je sens le silence de l'Un remuer en moi,
mon corps se réchauffe comme un charbon brûlant et le serpent commence à se mouvoir
dans les huit chakras à travers ma colonne vertébrale
et je me demande, qui peut résister à un tel incendie ?

tant de mon travail je l'ai accompli dans la solitude
cela m'a coûté cher
et encore, j'ai résisté à un tel feu ,
je n'ai pas dévié vers la gauche ou vers la droite
le feu a brûlé par le centre

j'essaie de te plaire, mon amant
mais cependant, je suis une servante de la Mère
que tu restes ou que tu partes
nous marchons sur le fil du rasoir et ne pouvons jamais savoir,
mon cœur peut être brisé
et Psalm pourrait même mourir si sa force de vie s'échappe par son cœur brisé
mais je serai toujours au service de ma Mère

Je ne suis pas bonne et je ne suis pas mauvaise,
je suis, comme la conscience
se dévorant elle-même


( Psalm Isadora, 18 novembre 2011 )

jeudi 3 août 2017

Psalm Isadora ( Journal II )

Juste pour un autre baiser 


Chicago

J'ai dîné l'autre jour avec un gentleman indien plus âgé que moi. on parlait de yoga, de méditation, de spiritualité. il disait avoir l'espoir d'être réalisé de telle façon qu'il n'aurait pas à revenir sur cette terre.

j'aimerais revenir.
pour un seul baiser.
même si au final ce baiser devait me briser le cœur.

je referais tout cela juste pour la magie d'un baiser.

je ne pense pas que cela soit de l'attachement.
je crois que c'est  par amour de la vie.
après tout, c'est tout ce que je suis sûre d'avoir
au moment présent.
et mon cœur brisé s'ouvre toujours avec tellement de douceur, à vif,
et je goûte mes larmes avec la langue
et me sens tellement vivante
ce sont les fissures de mon cœur qui livrent un passage à l'amour

pour goûter ce qui est doux ou doux-amer
par amour de la rédemption

nous humains marchons là où les anges ont peur de s'aventurer


( Psalm Isadora, 11 avril 2010 )










lundi 31 juillet 2017

Psalm Isadora ( Journal I )

Pas de noms ...


Je n'ai pas de nom quand je disparais pour de fugaces moments dans les bras d'un amant,
Je disparais dans une jouissance aveuglante pour éclipser la douleur.
Plus il y a de plaisir, plus il y a de souffrance.
Je meurs pour renaître.

( Psalm, 28 septembre 2012 )



dimanche 30 juillet 2017

Psalm Isadora

Je voudrais écrire quelques mots sur une personne assez peu connue en France, pour ne pas dire inconnue. Une enseignante de yoga, coach, figure même de shows télévisés aux Etats Unis, en vérité avant tout poète, mystique. Méconnue sous cet aspect. Psalm Isadora.
Née le 16 septembre 1974 sous le signe de la Vierge dans une communauté hippie, un groupe de born-again, à Mendocino en Californie. En bon français il s'agit d'une communauté de renouveau charismatique. Victime d'abus au sein de sa famille son adolescence est une longue descente aux enfers, déscolarisation, drogue, fugues.Mère à 17 ans, elle vit de l'élaboration de produits naturels pour le corps. Mais c'est sa rencontre avec le yoga, à la fin de la vingtaine, qui apporte le changement.

Diagnostiquée bipolaire à 18 ans, souffrant d'anxiété chronique et des traumatismes liés aux abus de l'enfance, le yoga donne enfin un sens à sa vie tout en lui permettant de faire face au challenge de sa pathologie. Commence alors un long chemin de guérison, qui est aussi un authentique chemin spirituel. La rencontre décisive de son guru en Inde, où elle se rend tous les ans, a lieu au Devipuram, l'ashram où vit Sri Amritananda. Elle le reconnaît comme son maître. Il sera son père, il sera sa mère. Dans cet ashram dédié à la Déesse, le Grand Féminin, et aux enseignements tantriques, elle apprend à surmonter la honte liée à la sexualité tout autant que le perfectionnement de son yoga.

Touchée par la misère qu'elle côtoie quotidiennement en Inde elle met en place des missions d'aide, enseigne gratuitement le yoga aux prostituées ( en vérité de véritables esclaves ).

Son maître lui demande d'enseigner. Comme elle le dit elle-même, elle n'est pas venue en Inde en quête d'une culture exotique mais en quête d'elle-même. C'est en Californie, à Los Angeles, qu'elle enseignera, en décapant les pratiques qu'elle transmet de leur gangue exotique pour les incorporer à la culture californienne, révélant par là leur universalité. C'est là un aspect fondamental de sa démarche.

Figure du women empowerment et de la résilience suite aux abus sexuels qu'elle a subi, elle influence directement des milliers d'élèves, bientôt des millions via les réseaux sociaux.

Pourtant les traumatismes sont profonds. Étrangement et à la stupeur de ses élèves elle choisit de quitter ce monde le 26 février 2017 dans sa maison de Los Angeles.

Mais à mon sens c'est son journal, méconnu,  qui reste le plus émouvant, et de loin.

S'y révèlent la profondeur de son questionnement, son amour de la vie tout autant que ses peines, le portrait d'une femme aux prises de conscience extraordinaires, convaincue d'apporter au monde une forme de révolution accompagnée du pressentiment de mourir jeune. On y suit ses pérégrinations en Inde, son amour de la poésie soufi qui la conduit à se présenter sans préavis à un maître turc lors d'une escale à Istanbul au retour d'un de ses voyages en Inde, son amour pour son fils Gabriel en même temps que ses difficultés à lui offrir une vie stable. Son amour meurtri pour ses parents, aussi, auxquels elle ne parlera plus probablement jusqu'à la fin. En 2010 elle fait même un voyage en Europe, au sud de l' Espagne d'abord sur les traces de ses origines Tziganes ( par sa mère ). Elle se rend ensuite aux Saintes Marie de la Mer pour le pèlerinage gitan en l'honneur de Sainte Sara, ou Sara la Kali,  Sara la Noire, forme christianisée de Kali. Son journal en témoigne c'est à sa mère qu'elle pense.

Gitane dans l'âme elle l'était, et elle ne tarde pas à découvrir l'origine indienne des tziganes, et la parenté incontestable qui relie la Vierge Noire à Kali, la Déesse dont elle avait reçu la grâce en Inde.

Psalm veut dire Psaume, et c'est son vrai prénom.

Je mettrai probablement en ligne quelques extraits de son journal, après les avoir traduits.



mercredi 28 juin 2017

Sincérité ( I )



Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes



Sincérité ( II )


 Il y a une légende urbaine, propagée par le Da Vinci Code, qui voudrait que le mot sincérité vienne du latin sine cera, "sans cire" littéralement. C'est une étymologie contestée.

Pourtant le célèbre Littré y fait référence : 

"Lat. sincerus, de sine, sans, et cera, cire, d'après les étymologistes latins", avant d'exprimer son scepticisme cependant.

Pour nos besoins c'est pourtant cette étymologie que nous retiendrons. Elle fait référence aux sculpteurs et marbriers de l'antiquité romaine qui masquaient les fissures ou les imperfections d'une pièce de marbre en la recouvrant d'une couche de cire avant de la vendre. Quoi de plus tentant que de faire le rapprochement avec les filtres numériques. Naguère réservés aux professionnels de la photo et aux couvertures papier glacé des magazines féminin, à la portée de tous et comme inéluctables sous forme de filtres instagram en mode selfie. Autant de filtres qui s'intercalent entre le monde et ses représentations, entre les autres et soi, entre soi et soi.

Alors que personne n'est dupe, cela me rappelle l'autoportrait d'Emmanuel Macron fraichement élu, publié sur son compte instagram. On y voit le visage du Président au premier plan, déformé par la proximité de l'objectif, et des dizaines de personnes issues du staff de campagne au second plan. Commentaire d'un jeune internaute : "t'es pas beau comme ça, mets un filtre !".

Quand la sincérité te joue des tours ... 






mercredi 21 juin 2017

Zazen et respiration


Une discussion avec une connaissance qui pratique le zazen, discussion au cours de laquelle la personne m'annonçait avoir enfin compris le secret de la technique respiratoire associée, m'amène à préciser certains aspects.

La personne en question, donc, est convaincue que l'effort qui doit porter sur l'expiration, doit amener son ventre à se gonfler. Au contraire, selon elle, c'est à l'inspiration que le ventre se contracte. Cette respiration, qui lui demande un effort qui la fatigue, de son propre aveu, lui semble être le secret à côté duquel elle est croit être passée des années durant.

Il faut dire qu'il est bien difficile de savoir ce que pratiquent un adepte de la méditation, à moins qu'il ne pose des questions précises à l'instructeur, ou qu'il ne témoigne spontanément de sa pratique.

Ici la personne reconnaît elle-même que c'est un effort qui la fatigue. Et pour cause ... Cette manière de respirer est totalement non physiologique. En un mot elle serait pathologique si elle était involontaire.

Il y a en pratique, dans le genre des humains que nous sommes, deux modes respiratoires :

-La respiration diaphragmatique : faite avec le haut du thorax. C'est une respiration de survie. Très répandue. En fait le psychanalyste Wilhelm Reich a découvert qu'elle est liée à ce qu'il appelait la cuirasse musculaire (ou armure caractérielle ce sont deux appellations pour une même réalité ).

-La respiration abdominale : c'est la respiration physiologique, naturelle, lorsqu'elle n'est pas entravée, contrariée, par la cuirasse musculaire justement. Comment se présente-t-elle ? Facile, il suffit d'observer un nouveau-né ou un jeune enfant. Son abdomen est relâché, sans tension. Le ventre se gonfle à l'inspiration, l'expiration est profonde et le ventre se contracte. A la fin de l'expiration le ventre se relâche. C'est la conséquence du mouvement du diaphragme, qui joue pleinement son rôle de piston. 

Rien de tel qu'une animation pour mieux le visualiser :





En posture de méditation, en général, le débutant peut sentir des résistances à l'établissement de cette respiration abdominale. Alors que le diaphragme fait la séparation entre le thorax et l'abdomen, il se peut que l'expiration soit coupée par une sorte de hoquet ou de spasme, avant qu'elle se poursuive. Ce blocage se produit au niveau du plexus solaire. C'est un nœud de tensions physiques et émotionnelles important. 

Dans la cuirasse de Reich, ce fameux plexus solaire est un des 7 anneaux de restriction. Ces anneaux sont les noeuds possibles, les blocages qui empêchent la libre circulation de l'onde énergétique qui parcourt le corps humain et que Reich met en évidence par le processus respiratoire. Cette onde, il l'appelle le réflexe orgastique.

Écoutons-le :


"Le moyen le plus important d’établir le réflexe orgastique est une technique respiratoire, qui se développa à peu près spontanément au cours de mon travail. Il n’est pas un seul névrosé qui soit capable d’expirer en un souffle unique, profondément et également."


(La fonction de l'orgasme, Dr W REICH, 1942 )

La névrose, pour Reich, est névrose de caractère, et il la lit non au niveau du langage comme tout psychanalyste freudien, mais au niveau du corps, de la cuirasse musculaire, justifiant ici l'emploi de la désignation "armure caractérielle".

Il est à noter aussi, ce qui est rarement entrevu semble-t-il, qu'il y a une correspondance réciproque entre le système énergétique de Reich et la physiologie subtile des yogas, entre les 7 anneaux et les 7 chakras ( qui, comme l'affirment les systèmes de yoga, doivent être ouverts pour permettre la libre circulation de l'énergie dans les canaux ).







Pour que cette respiration puisse s'établir en posture, il faut qu'un certain nombre de nœuds se dénouent. Le corps apparaît ainsi comme articulé. Les mâchoires sont souples, et non pas serrées.

L'usage de la respiration abdominale dans le Zen, et le travail sur le hara, sont loin d'être une règle systématique. La plupart des écoles ne le développe pas semble-t-il. Dans le Zen Coréen tel que j'ai pu le pratiquer par exemple il n'en était pas fait mention.

A noter ( avec ironie ) cette réflexion de Reich :

"Donc, l’inhibition névrotique de la respiration est une partie centrale du mécanisme névrotique en général, et cela de deux manières. Elle bloque l’activité végétative normale de l’organisme, et crée ainsi la source d’énergie pour toutes sortes de symptômes et de fantaisies névrotiques. Parler est un des moyens utilisés le plus fréquemment en vue de supprimer les excitations végétatives. Ceci rend compte du bavardage « compulsif » de la « logorrhée névrotique ». En pareil cas, je fais cesser le bavardage du patient jusqu’à ce qu’il manifeste des signes d’inquiétude."  


En zazen pas de problème, c'est la voie du silence ...







samedi 17 juin 2017

Zazen

Rien de spécial dit-on souvent.

Epiphanie


1 Rois 19:11-14 ( trad . Louis Segond )

11 YHVH dit: Sors, et tiens-toi dans la montagne devant YHVH! Et voici, YHVH passa. Et devant YHVH, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers: YHVH n'était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre: YHVH n'était pas dans le tremblement de terre.
12 Et après le tremblement de terre, un feu: YHVH n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger.
13 Quand Élie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne.







lundi 12 juin 2017

Au commencement

Dans le Chan on pointe vers ce qui précède les pensées, qui n'est pas un objet, no-thing en anglais, vacuité. C'est ce que le maître Zen Coréen Seung Sahn Soen Sa appelait primary point
Mais ce n'est rien, no-thing, ce n 'est pas non plus un néant stérile, et construire un nihilisme là dessus serait la pire des choses à faire. Nombreux, pourtant, sont ceux qui tombent dans le piège, les milieux "bouddhistes" en regorgent ...

Ce primary point doit être reconnu par l'expérience.

Dans le récit biblique du premier livre de la Génèse, le premier mot est Béréchit, "Au commencement", c'est là que le monde est créé. mais avant le monde il y Aïn, le néant. Et Aïn Sof, l'infini. Et apparaissent les mots. Pour former Béréchit, il faut la lettre B, le Beth . Lui même est composé de deux Aleph, la première lettre le A. Mais pour former le A, la lettre vraiment racine, c'est le Yod, le fameux iota du grec, qu'il nous faut comme dans la parole de Jésus dans l'Evangile : 


"Pas un seul iota, pas un seul trait de lettre de la loi ne passera" ( Matthieu 5; 18 )

Le Yod jaillit de l'Aïn Sof, la vacuité féconde, potentialité infinie, et les lettres déroulent un commencement, la genèse d'un monde, des univers.


C'est ainsi que la Kabbale, pratique mystique de la Bible, lit le mythe fondateur.

C'est ce primary point que désigne le Chan. Par l'expérience, et non la spéculation.


Michel Ange, la création d'Adam, 1508-1512

mardi 23 août 2016

La religion c'est la vie

Le maître zen Kodo Sawaki disait que "tous les sutras bouddhistes ne sont que des commentaires sur zazen." C'était en effet son approche personnelle, son style d'enseignement que d'approcher les textes dans cet esprit.


Kodo Sawaki ( 1880-1965 )



Dans une traduction parue récemment ( Kodo Sawaki, Un zen vagabond, Ed du Relié ), Shohaku Okumura voit dans une pratique et une interprétation moderne l'occasion de se relier à la physique moderne, à la psychologie, l'écologie ou l'activisme. Et ainsi décréter une nouvelle période d'écriture de sutras pour notre temps. 



Shohaku Okumura ( 1948- )

Un vaste et beau chantier, pour plusieurs générations, comme les Cathédrales du passé  ...

vendredi 6 mai 2016

La Maya



D'une façon traditionnelle, l' Orient indien a décrit la puissance d'illusion qui voile le réel aux yeux des hommes sous le nom de maya. De ce point de vue repris par le Bouddha Shakyamuni, maya décrit l'illusion non comme la nature ontologique du monde, du réel, mais comme un processus cognitif. C'est bien au niveau cognitif que se situe la production des illusions sur la réalité, et l'éveil qu'est censé incarner le Bouddha est en réalité éveil de nos illusions.

La figure solitaire du Bouddha, devenue figure archétypale du yogi parvenu au nirvana, masque cependant la dimension également collective de la maya, qui sera désignée alors plutôt sous le nom de samsara. Mais ici aussi il convient de ne pas connaître la même erreur : nirvana et samsara parlent de la dimension cognitive de notre esprit, et non de mondes métaphysiques ou ontologiquement fondés.

Que dire alors de cette maya collective, ou "maya paradigmatique" ( Antoine Marcel ) aux prises de laquelle tout un chacun peut se découvrir dans ses moments de lucidité ? Le succès croissant de termes décrivant le "Système", quand ce n'est pas la "matrice" en référence au film du même nom ne décrit-il pas un sentiment d'aliénation intérieure renvoyant à une réalité collective dont on ne perçoit ni le centre de décision ( la "tête" en quelque sorte ) ni les contours ? 

Plutôt que répondre de façon catégorique intéressons-nous à une figure méconnue du grand public et ô combien éclairante à ce sujet cependant.



Edward Bernays et la Propagande


Edward Bernays est né à Vienne en 1891. Neveu du célèbre découvreur de la psychanalyse, Sigmund Freud, il est mort dans le Massachusetts en 1995, à l'âge plus que vénérable de 103 ans.

Celui qui se revendiquait de Freud à double titre, autant comme neveu que comme introducteur des nouveaux savoirs sur le subconscient dans les pratiques sociales ( ingénierie sociale ), a publié  un ouvrage en 1928 sous le titre de Propaganda. Il ne pouvait mieux résumer son programme que par ce titre, et cherchera à réhabiliter ce terme en expliquant qu'il désignait au départ une Congrégation de la Propagande ( Congragatio de Propaganda Fide ) instituée en 1627 par le pape Urbain VIII, plus simplement appelée la Propagande. Las, l'ambition de Bernays d'afficher au grand jour la nature réelle de cette pratique en l'appelant de son vrai nom ne se perpétuera pas. Il faut dire que la révélation quelques années après de l'application des outils de Bernays par Goebbels au profit de l'Allemagne hitlérienne ( les ouvrages de l'Américain figuraient en bonne place dans la bibliothèque du ministre de la propagande et de l'information ) n'y aidera pas, et conduira même Jean-Paul II à retirer le terme du nom de la Congrégation.

Peu importe d'ailleurs la querelle sur les termes, laissons plutôt la parole à Bernays :


"La minorité [ en démocratie ] a découvert qu'elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans le direction voulue. "

"La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays."

C'est un peu vague, un peu trop général ?  Précisons un peu les domaines d'application :

"De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d'importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l'industrie, de l'agriculture, de l'action caritative ou de l'enseignement. La propagande est l'organe exécutif du gouvernement invisible."

Paranoïa ? Ici nous avons affaire à un acteur de ce processus, un architecte de la propagande, dont la science est de pratiquer "l'ingénierie du consentement" pour reprendre ses propres termes.

"Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées."

"Oui, des dirigeants invisibles contrôlent les destinées de millions d'êtres humains. Généralement,on ne réalise pas à quel point les déclarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la scène leur sont dictées par d'habiles personnages agissant en coulisse."


Il s'agit là d'ingénierie sociale :


"Les techniques servant à enrégimenter l'opinion ont été inventées puis développées au fur et à mesure que la civilisation gagnait en complexité et que la nécessité du gouvernement invisible devenait de plus en plus évidente."

"Elle [ la propagande ] considère l'individu non seulement comme une cellule de l’organisme social, mais aussi comme une cellule organisée au sein d'un dispositif social. Excitez un nerf à un endroit sensible, et vous déclencherez automatiquement la réaction d'un membre ou d'un organe précis."


Lucide, Bernays en trouve les traces, par exemple tiens, à la une du New York Times : sur huit titres nous dit-il, quatre relèvent de la propagande. Dont celui-ci : "Notre niveau de vie n'a jamais été aussi élevé, selon le rapport Hoover". En 1928, à la veille de la Grande Dépression qui a jeté des millions d'Américains à la rue et ruiné l'Allemagne, avec les conséquences que l'on sait, voilà qui ne manque pas de piquant, rétrospectivement parlant.


"Qui sont les hommes qui, sans que nous en ayons conscience, nous soufflent nos idées, nous disent qui admirer, et qui mépriser, ou ce qu'il faut penser de la propriété des services publics, des tarifs douaniers, du prix du caoutchouc, du plan Dawes, de l'immigration ? Qui nous indiquent comment aménager nos maisons et comment les meubler, quels menus doivent composer notre ordinaire et quel modèle de chemise il est de bon ton de porter ? Ou encore les sports que nous devrions pratiquer et les spectacles que nous devrions voir, les oeuvres de bienfaisance méritant d'être aidées, les tableaux dignes d'admiration, les argotismes à glisser dans la conversation, les blagues censées nous faire rire ? "


Mais qui donc compose ce qui est littéralement une oligarchie, dissimulée sous les traits de la démocratie ?


"Si l'on entreprenait de dresser la liste des hommes et des femmes qui, de par leur position, sont ce qu'il faut bien appeler des « faiseurs d'opinion », on se retrouverait vite devant la longue kyrielle des noms recensés dans le Who's Who."

Bien.


La plus grande ( et la plus durable ) réussite de Bernays se déroule l'année qui suit la publication de Propaganda, en 1928. La société américaine Tabacco Co aimerait augmenter ses ventes en poussant les femmes américaines à fumer, mais pour une femme, fumer en public est un tabou. Il faut donc faire tomber le tabou. Bernays consulte alors un psychanalyste, Abraham Brill, qui voit dans la cigarette un symbole phallique. Il faudrait donc faire sentir aux femmes que fumer c'est s'approprier le phallus, et par là-même renverser l'ordre établi, encore largement patriarcal. Il s'agira donc en fumant d'accomplir un acte politique, en l'occurence féministe ... 
Lors de la parade de New York en 1929, un groupe de suffragettes cache des cigarettes sous les vêtements. Au signal convenu par Bernays elles les sortent et les allument sous les flashs des photographes de presse habilement convoqués à cette occasion. Dans les jours qui suivent, les jeunes femmes font passer le message : ces cigarettes sont les "flambeaux de la liberté". Le discours féministe masque une opération de pure propagande, menée en sous-main par l'industrie du tabac. La manipulation est double, mais les femmes rentrent sur le marché de la cigarette, Hollywood pourra s'approprier le stéréotype et l'exporter au-delà des Etats-Unis. Une fois l'addiction au tabac ( et au geste ... ) mise en place, la nouvelle clientèle est acquise. Au nom de la liberté et de l'émancipation, en fait l'aliénation de l'individu. 








Lucky Strike, Avril 1935



N'est-ce pas au prix de cette fuite en avant que l'on soutient les emplois, comme l'explique avec transparence Bernays en prenant l'exemple de l'industrie du velours, matière que les femmes ne voulaient plus porter et qu'elles arboreront fièrement quelques mois plus tard suite à l'intervention des propagandistes ?

On pourra, au passage, instruits par l'opération « flambeaux de la liberté », s'amuser à appliquer la méthode aux Femen. Mais pour cela, il faudrait trouver les sources de financement, entre politique ukrainienne et capitaux internationaux...


Nous ne vivons pas en dictature. Les régimes libéraux, démocratiques en droit, se révèlent pourtant être des oligarchies de fait.
Dans une oligarchie, le consentement se fabrique, et pour fonctionner l'ingénierie sociale doit être, on l'a vu, imperceptible. C'est à ce prix que la démocratie libérale peut continuer à tenir, paradoxalement, un discours sociétal mettant en avant les valeurs d'émancipation individuelle. De ce point de vue, la pseudo "révolte individuelle et collective" par le "clic" sur un certain réseau dit social ( qui n'est jamais qu'une vaste superstructure publicitaire servant de cheval de Troie à un véritable marquage au fer numérique des individus ) a de beaux jours devant elle ...


La véritable émancipation 


Mais fondamentalement, qu'est-ce qui nous pousse à consentir ? 

La propagande commerciale joue sur notre sentiment d'incomplétude, l'insatisfaction, le besoin de distraction, le besoin d'être augmenté ( en attractivité, employabilité, espérance de vie … ). Mais la propagande détourne aussi les discours sociétaux et politique en les vidant de tout contenu, et notre adhésion maintient l'oligarchie en place, qui est un système à la fois financier et idéologique ( mais vidé de toute substance politique réelle ) au profit d'une minorité, ce qui en constitue sa définition.
Système inégalé quant à sa capacité à venir à bout des pénuries ( contrairement aux défuntes oligarchies communistes ), il offre l'avantage d'offrir une prospérité et un bien-être sans précédent.

Pourtant il est possible d'en limiter la portée. 

Ecoutons une dernière fois Edward Bernays :

« Grâce à l'imprimerie et aux journaux, au chemin de fer, au téléphone, au télégraphe, à la radio, aux avions, les idées se propagent très vite, voire instantanément, à l'ensemble du territoire américain. »

Il va de soi que les nouvelles technologies de l'information issues de la Silicon Valley ( Google, Apple, Facebook, Twitter, Snapchat … ) décuplent ces possibilités à l'échelle planétaire, nous "tatouant" numériquement, traçables en permanence, et transformant toute information que nous recherchons ou publions en nouvelles informations monnayables sur le grand marché global. 

Alors, sans tomber dans un rejet systématique ni un suivisme aveugle, sachons déjà retrouver cet espace de liberté qui ne nous a jamais quitté. Coupons régulièrement ces liens, qui sont avant tout de nature cognitive. Ils n'ont rien de nouveau dans l'esprit, l'homme voit le réel a travers les filtres de la maya depuis si longtemps … Assis métaphoriquement sous l'arbre pippala comme Shakyamuni jadis, l'étoile du matin se lève éternellement à l'horizon ...



mercredi 6 avril 2016

Otium et negotium



Chez les Latins, negotium désigne la sphère du travail, de la production, du négoce.
A l'opposé, otium fait référence au temps non utilisé à la production, au travail, au commerce.
Monde du faire d'un côté ( neg-otium ) et monde de l'être de l'autre. De l'action face à la contemplation.

Otium :


Mais otium ne doit pas être confondu avec l'oisiveté au sens où on l'entend. A Rome, ce temps de loisir est consacré à la vie publique et citoyenne, aux arts ( musique, gymnase ), aux sciences.

Bien sûr ce temps peut dégénerer en divertissement ( à Rome, "Du pain et des jeux", Panem et Circences ).

Ou bien disparaître : Marx désigne comme prolétaire "un homme qui ne dispose d'aucun loisir", "écrasé physiquement et abruti intellectuellement" ( dans "Salaire, prix et profit", paragraphe 13 )

Mais avec l'apparition de la société de consommation commence un étonnant processus : la conversion de ce temps de l'être en temps de consommation, autrement dit en activité économique. Le marché se met à transformer les désirs de tout un chacun en produits marchands. Le travailleur devient consommateur et participe, par un déplacement de la libido vers le marché, à un processus de croissance du PIB qui ne doit jamais s'essoufler sous peine de plonger la société dans la crise. "Relancer la croissance par la consommation", réduire le temps de travail sans baisse de rémunération est alors un moyen de soutenir la consommation.

Les désirs sont convertis en activité marchande, le désir d'émancipation de l'individu est recyclé par les marchés et subtilement véhiculé par la publicité et les fictions télévisées ( "temps de cerveau disponible", conversion des habitudes de chaque internaute et de son profil numérique sur les réseaux sociaux en publicités ciblées au niveau de l'individu ). On passe d'une économie de marché à une société de marché. L'activité marchande arraisonne l'individu "sans temps morts", sommé qu'il est de chercher la meilleure stratégie au meilleur prix pour assurer sa santé, ses loisirs, ses vacances, son bonheur, ses transports au meilleur prix, au forfait le plus intéressant, toujours à la recherche du "bon plan".

Gerorges Bernanos ne disait-il pas que l'"on ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure" ? C'est qu'il faut, sans parler du temps de travail lui-même, un temps de retrait, un temps de pause ( temps "sabbatique" ), un temps d'otium sans cesse menacé. Et la volonté de l'occuper selon sa vraie finalité.


"Celui qui ne dispose pas des 2/3 de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit.
( Nietzsche, Humain, trop humain )

 Il faudrait nuancer le fait que le travail soit fondamentalement un temps d'aliénation, c'est loin d'être une généralité. Loin de s'opposer, otium et negotium doivent être réconciliés. Ce sont deux temps de la respiration de la vie.




vendredi 11 mars 2016

L'utilitarisme et le dernier homme selon Nietzsche



« La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres, la peine et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le critère du bien et du mal, de l'autre, la chaîne des causes et des effets sont attachés à leur trône." 
( Jeremy Bentham, Principes de la morale et de la législation, 1789 )


Pour Bentham et sa doctrine utilitariste, ce qui est "utile" est ce qui est bon, il produit du plaisir, un avantage, à l'opposé d'un dommage, d'une souffrance, d'un chagrin. L'utilitarisme consiste donc à optimiser les utilités, et à minimiser les dommages, les peines. L'utilité a la particularité d'être mesurable, et son optimisation se prête bien à la modélisation mathématique. Maximiser le bien-être général devient alors un impératif.

Dans le système de développement économique que nous connaissons, l'augmentation de la quantité de biens ou de services mis à disposition du plus grand nombre semble définir le type d'utilité escomptée. Il faut donc les maximiser, sans toujours bien mesurer le fait que la maximisation aveugle du plaisir est parfois la voie de l'addiction ( en dehors de toute considération étroitement moralisante ). 

Le système de production rentre dans une spirale inflationnaire, par la stimulation elle-même inflationnaire des désirs individuels ( publicité, désir mimétique ).Pas de temps mort possible, tout ralentissement de l'activité apportant son cortège de crises économiques ( chômage, baisse des recettes fiscales, hausse des dettes publiques et privées etc ... ). Le système nous réquisitionne sans cesse.

Le Gestell 

Heidegger a forgé le terme Gestell pour désigner l'ar-raisonnement utilitaire induit par le système. Chez le philosophe Allemand, le "système" lui-même est "Machensaft", l' "Empire du faire", véritable oubli de l'être au profit du faire.

Il est difficile de cerner rationnellement cet arraisonnement, qui désigne autant une tendance à la réquisition permanente de l'individu, que la réduction de son être à sa pensée rationnelle, utilitaire, un rapport au monde fondé sur le calcul. L'appréhension du monde se fait sous l'angle de l'utilité, ce monde devient un vaste réservoir, source de ressources potentielles, "matières premières" ( renouvelables ou non renouvelables), "ressources naturelles", jusqu'aux collaborateurs de l'entreprise que l'on arraisonne sous la catégorie des ressources humaines, à valoriser bien sûr. On parlera de gisements d'intelligence, de gisements de performance, ou de gisements de productivité. 

Mobilisé dans ce sens, arraisonné utilitairement, l'individu coupé de lui-même se sent comme aliéné par un système extérieur à lui, désigné alternativement comme capital, patronat, Etat, alors même que la réquisition est transversale. En effet, à l'extrémité du spectre, le PDG lui-même est requis pour assurer la rentabilité de l'entreprise et celle des actionnaires, ces derniers définissant un "taux de rentabilité exigée".

Nul n'échappe au "système", qui n'est pas défini par une planification extérieure à lui. C'est cela l'essence du Gestell. 


Citons, dans le désordre, quelques propriétés ou caractéristiques dérivées de ce système :


- tendance à l'asservissement des individus, considérés comme des moyens et non comme une fin en soi ( sentiments diffus de "souffrance au travail", de "violence sociale", d'essence subjective donc non quantifiables, alors que le confort, le "niveau de vie" ou l'"espérance de vie", indicateurs quantifiables sans cesse mis en avant, n'ont jamais été aussi élevés ) 

- sentiment qu'ont les individus d'être interchangeables ( si la tâche n'est pas effectuée par l'un elle le sera par un autre sans que le résultat en soit discernable ), d'où une déresponsabilisation de l'individu ( qui se vit comme "simple rouage" d'une gigantesque machine ) et une mésestime de soi

- artificialisation des rapports humains ( définis sous l'angle de l'utilité, de ce que l'autre "m'apporte" ), société du paraître ( conformisme, culte de la célébrité, soif de popularité, selfie )

- "peopolisation" de la vie publique ( organisation des campagnes politiques par des agences de publicité, la "Rolex à 50 ans" devenant le critère d'une vie "réussie" )

- affirmation du bien-être comme summum de l'expérience humaine, tendance au narcissisme ( culte de l'ego, l' instance optimisatrice du plaisir/déplaisir ) 

- conséquences environnementales négatives ( rapport au monde utilitaire, l'environnement étant la périphérie du moi et de ses besoins, à l'opposé de l'expérience d'un monde possédant une valeur intrinsèque, irréductible à sa valeur d'utilisation ), exploitation sans limite des "ressources" 

- société du spectacle ( le divertissement pascalien comme "gisement" de croissance économique, le "temps de cerveau disponible" comme valeur d'utilité économique, fuite du réel ) 

- risques récurrents de réification de l'humain ( perte du sens de la valeur intrinsèque de toute vie humaine dans les systèmes totalitaires : génocides, goulags, Shoah ... , ou menaces possibles de transformation le l'humain en objet dans les systèmes démocratiques : eugénisme transhumaniste à venir ? ) 

- sentiment diffus de "perte de sens"

- approche utilitaire de la transmission des savoirs ( jusqu'aux railleries sur "la guichetière et la Princesse de Clèves " d'un ancien Président de la République ayant conduit à la suppression des épreuves de culture générale dans les concours administratifs )

- faux prophètes, faux gurus ( "matérialisme spirituel", faire passer pour spirituel ce qui n'est parfois qu'une forme de renforcement du narcissisme, instrumentalisation utilitariste de techniques psy/spi censées maximiser le bonheur et minimiser voire éliminer le "négatif" )

- "oubli de l'être" ( Heidegger ), perte de la dimension verticale de l'humain, de sa dimension méditative, contemplative ( "habiter le monde en poète" proposait Heidegger ), non exclusive d'ailleurs de la technique.




"On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
Nous avons inventé le bonheur, - disent les derniers hommes"  

 ( NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra )



jeudi 25 février 2016

L'anthropocène, ou l'âge de l'espèce humaine comme force géologique



Du 24 au 28 avril 2016, se tiendra à Oslo une réunion chargée de décider si la Terre est entrée dans une nouvelle ère géologique, ou non. Officiellement, la Terre est toujours dans ­l’holocène, commencée il y a environ 11 000 ans, période interglaciaire marquée par un réchauffement climatique et des extinctions d'espèces. 

Mais l'Holocène voit aussi naître la révolution néolithique, l'expansion d'homo sapiens, la transformation du milieu par l'agriculture puis par la révolution industrielle. Alors quelles sont les parts respectives des catastrophes naturelles ou de l'homme dans la transformation du climat, la modification relative de la teneur en CO2 de l'atmosphère, et la sixième extinction ?




C'est cette question controversée que va réexaminer l’Union internationale des sciences géologiques (IUGS), et qui reste l'objet de bien des controverses scientifiques.

Pour y répondre, les géologues doivent trouver des éléments probants. De la même manière que l'on peut identifier dans les states géologiques les traces de la météorite qui a déclenché la disparition des dinosaures il y a 65 millions d'année, à partir de quand, si elle existe, pourrait-on trouver la signature de l'apparition d'un nouveau phénomène, continu dans le temps, le phénomène humain ? Avant l'apparition des pesticides dans les sols, des plastiques dans les océans, ou des microparticules dans l'atmosphère, qui sont eux clairement identifiés, bien sûr.

La réponse à cette question posera l'histoire des sociétés humaines dans une perspective nouvelle, celle d'une coévolution géologique, biosphérique et humaine, et ce dans toutes ses dimensions. Le milieu et les bouleversements climatiques ont influencé l'évolution de l'homme et des civilisations, mais la boucle de rétroaction inverse sera datée et prise en compte dans notre compréhension de l'évolution de la Terre.

Globalisation, mondialisation, planétarisation sont des termes décrivant déjà l'émergence de l'histoire humaine comme phénomène planétaire.
Les dimensions culturelles, sociales, économiques, philosophiques et bien sûr technologiques, sont toutes, et ce de manière interdépendantes, constitutives de cette coévolution que l'on apprendra à décrire sous le néologisme d'Anthropocène.

Il est important de pouvoir en écrire le grand récit de façon structurée et claire. Pour en ouvrir un nouveau chapitre.




samedi 13 février 2016

L'écologie profonde et le national-socialisme


Rien, a priori, ne pourrait paraître plus éloignées sur l'échiquier politique que l'idéologie national-socialiste d'un côté, et l'écologie politique de l'autre. C'est sans compter sur l'existence avérée d'une "aile verte" au sein du parti nazi, et d'une véritable écologie profonde, influente auprès d'Adolf Hitler.

« Nous reconnaissons que la séparation de l'humanité de la nature, de la totalité du vivant, conduit l'humanité à son autodestruction et à la mort des nations. Seule une réintégration de l'humanité dans la nature est susceptible de rendre les gens plus forts. Tel est le point fondamental des tâches biologiques de notre époque. L'humanité seule n' occupe plus le centre de la pensée, mais bien plutôt la vie prise dans son ensemble. . . Cet effort pour se connecter avec la totalité de la vie, avec la nature elle-même, une nature au sein de laquelle nous sommes nés, tel est le sens le plus profond et la véritable essence de la pensée National-Socialiste. " ( Ernst Lehman, 1934, cité par Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )

On reconnaît ici l'affirmation de la valeur intrinsèque de la nature ainsi que la substitution d'un biocentrisme à l'anthropocentrisme, thèmes directeurs de la deep ecology telle qu'elle sera formalisée quarante ans plus tard par Arne Naess.

En France, on se souvient du pavé dans la mare qu'a constitué le Nouvel Ordre Ecologique de Luc Ferry, qui, en 1992, a attiré l'attention sur l'existence d'un courant profondément écologique au sein du Troisième reich, Citant les lois successives de novembre 1933 ( " dans le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté envers les bêtes", Adolf Hitler, discours du 24 novembre 1933 ), puis juillet 1934 ( limitation de la chasse, avec interdiction de certains pièges ) et juin 1935 ( loi en vue de la protection de la nature, critique de l'agriculture industrielle et de la monoculture, création de zones naturelles protégées ).

En 1934, au second sommet de l'agriculture du Reich, le slogan était : "Gardez les sols en bonne santé !". Richard Darré, ministre de l'agriculture de 1933 à 1942, introduit des méthodes de cultures biologiques dans des dizaines de milliers de fermes, méthodes dites ""lebensgesetzliche Landbauweise," littéralement "culture conforme aux lois de la vie".

Jusqu'au ministre de l'armement, Fritz Todt, l'un des cadres les plus influents du parti, décrit par Speer comme un "amoureux de la nature", connu pour avoir limité au possible l'impact écologique des constructions d'autoroutes ( les fameuses Autobahn allemandes ). Son bras droit, Alwin Seifert, que Todt aurait un jour qualifié d'"écologiste fanatique", rêvait d'une "totale (re)conversion de la technologie vers la nature". Il critiquait énergiquement l'utilisation de toute substance chimique à des fins agricoles.

Ce courant d'écologie profonde pouvait compter sur le soutien de Rudolf Hess, adjoint du Führer, partisan de l'agriculture biodynamique et de la médecine homéopathique. C'est Hess qui fut l'introducteur de Darré auprès de Hitler.

Pour les nazis l'homme doit suivre ces fameuses lois de la nature :

""Quand les gens tentent de se rebeller contre la logique inflexible de la nature, ils entrent en conflit avec les principes mêmes auxquels ils doivent leur existence en tant qu'êtres humains. Leurs actions contre nature doivent conduire à leur propre chute. " ( Hitler, in Mein Kampf, cité par Peter Staudenmaier )

Mais une rapide remise en perspective historique, que Ferry esquisse d'ailleurs lui-même dans son essai, permet de réinscrire ce courant écologique dans le romantisme allemand, réaction à l'esprit rationaliste et au désenchantement du monde, dans ce mouvement qui se qualifie de völkisch, mêlant mystique naturaliste et nationalisme. Jugeons plutôt :

" Nous devons sauver la forêt, pas seulement afin d'éviter que nos poêles ne deviennent froids au coeur de l'hiver, mais aussi pour que le pouls de la vie continue de battre chaleureusement et joyeusement, et que les Germains restent des Germains. " ( Riehl, 1853, citation Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )





L'heure sacrée ( 1918 ) par Ludwig Fahrenkrog ( peintre Völklisch, dont le mouvement, utilisant le svastika et féru de mystique orientale, finit par être interdit par le régime nazi en 1936 )




Mouvement de retour à la terre, au sol et au sang, loin des conditions aliénantes et déracinantes des villes. Les trois premières décennies du vingtième siècle en Allemagne verront l'émergence d'un courant Wandervöge, des "hippies" avant l'heure en quelque sorte, une contre-culture influencée par un paganisme panthéiste, les philosophies orientales et le romantisme, les éditions de Bergson et de sa pensée vitaliste. Allergiques à l'ère industrielle, ils feront de la randonnée le symbole de la révolte à l'ordre établi ( ou l'école buissonnière comme modèle d'une revendication au droit aux excursions scolaires ! ). Bien que contestataires et apolitiques, beaucoup adhéreront au national-socialisme. Dorénavant les randonnées se feront dans le cadre des Jeunesses Hitlériennes ...

Alors le national-socialisme serait-il une écologie profonde comme une autre ?

Il y a dans l'affirmation inconditionnelle de la vie, du vitalisme, un élément que Arne Naess ne reprendra pas. Il en percevait sans doute trop les dangers. Lehman ne voyait-il pas le national-socialisme comme de la "biologie appliquée" ?

Il reste à comprendre comment l'affirmation de la valeur intrinsèque de toute vie a pu s'accompagner de crimes dont l'abomination est sans égal dans l'histoire de l'humanité ...