vendredi 6 mai 2016

La Maya



D'une façon traditionnelle, l' Orient indien a décrit la puissance d'illusion qui voile le réel aux yeux des hommes sous le nom de maya. De ce point de vue repris par le Bouddha Shakyamuni, maya décrit l'illusion non comme la nature ontologique du monde, du réel, mais comme un processus cognitif. C'est bien au niveau cognitif que se situe la production des illusions sur la réalité, et l'éveil qu'est censé incarner le Bouddha est en réalité éveil de nos illusions.

La figure solitaire du Bouddha, devenue figure archétypale du yogi parvenu au nirvana, masque cependant la dimension également collective de la maya, qui sera désignée alors plutôt sous le nom de samsara. Mais ici aussi il convient de ne pas connaître la même erreur : nirvana et samsara parlent de la dimension cognitive de notre esprit, et non de mondes métaphysiques ou ontologiquement fondés.

Que dire alors de cette maya collective, ou "maya paradigmatique" ( Antoine Marcel ) aux prises de laquelle tout un chacun peut se découvrir dans ses moments de lucidité ? Le succès croissant de termes décrivant le "Système", quand ce n'est pas la "matrice" en référence au film du même nom ne décrit-il pas un sentiment d'aliénation intérieure renvoyant à une réalité collective dont on ne perçoit ni le centre de décision ( la "tête" en quelque sorte ) ni les contours ? 

Plutôt que répondre de façon catégorique intéressons-nous à une figure méconnue du grand public et ô combien éclairante à ce sujet cependant.



Edward Bernays et la Propagande


Edward Bernays est né à Vienne en 1891. Neveu du célèbre découvreur de la psychanalyse, Sigmund Freud, il est mort dans le Massachusetts en 1995, à l'âge plus que vénérable de 103 ans.

Celui qui se revendiquait de Freud à double titre, autant comme neveu que comme introducteur des nouveaux savoirs sur le subconscient dans les pratiques sociales ( ingénierie sociale ), a publié  un ouvrage en 1928 sous le titre de Propaganda. Il ne pouvait mieux résumer son programme que par ce titre, et cherchera à réhabiliter ce terme en expliquant qu'il désignait au départ une Congrégation de la Propagande ( Congragatio de Propaganda Fide ) instituée en 1627 par le pape Urbain VIII, plus simplement appelée la Propagande. Las, l'ambition de Bernays d'afficher au grand jour la nature réelle de cette pratique en l'appelant de son vrai nom ne se perpétuera pas. Il faut dire que la révélation quelques années après de l'application des outils de Bernays par Goebbels au profit de l'Allemagne hitlérienne ( les ouvrages de l'Américain figuraient en bonne place dans la bibliothèque du ministre de la propagande et de l'information ) n'y aidera pas, et conduira même Jean-Paul II à retirer le terme du nom de la Congrégation.

Peu importe d'ailleurs la querelle sur les termes, laissons plutôt la parole à Bernays :


"La minorité [ en démocratie ] a découvert qu'elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans le direction voulue. "

"La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays."

C'est un peu vague, un peu trop général ?  Précisons un peu les domaines d'application :

"De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d'importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l'industrie, de l'agriculture, de l'action caritative ou de l'enseignement. La propagande est l'organe exécutif du gouvernement invisible."

Paranoïa ? Ici nous avons affaire à un acteur de ce processus, un architecte de la propagande, dont la science est de pratiquer "l'ingénierie du consentement" pour reprendre ses propres termes.

"Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées."

"Oui, des dirigeants invisibles contrôlent les destinées de millions d'êtres humains. Généralement,on ne réalise pas à quel point les déclarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la scène leur sont dictées par d'habiles personnages agissant en coulisse."


Il s'agit là d'ingénierie sociale :


"Les techniques servant à enrégimenter l'opinion ont été inventées puis développées au fur et à mesure que la civilisation gagnait en complexité et que la nécessité du gouvernement invisible devenait de plus en plus évidente."

"Elle [ la propagande ] considère l'individu non seulement comme une cellule de l’organisme social, mais aussi comme une cellule organisée au sein d'un dispositif social. Excitez un nerf à un endroit sensible, et vous déclencherez automatiquement la réaction d'un membre ou d'un organe précis."


Lucide, Bernays en trouve les traces, par exemple tiens, à la une du New York Times : sur huit titres nous dit-il, quatre relèvent de la propagande. Dont celui-ci : "Notre niveau de vie n'a jamais été aussi élevé, selon le rapport Hoover". En 1928, à la veille de la Grande Dépression qui a jeté des millions d'Américains à la rue et ruiné l'Allemagne, avec les conséquences que l'on sait, voilà qui ne manque pas de piquant, rétrospectivement parlant.


"Qui sont les hommes qui, sans que nous en ayons conscience, nous soufflent nos idées, nous disent qui admirer, et qui mépriser, ou ce qu'il faut penser de la propriété des services publics, des tarifs douaniers, du prix du caoutchouc, du plan Dawes, de l'immigration ? Qui nous indiquent comment aménager nos maisons et comment les meubler, quels menus doivent composer notre ordinaire et quel modèle de chemise il est de bon ton de porter ? Ou encore les sports que nous devrions pratiquer et les spectacles que nous devrions voir, les oeuvres de bienfaisance méritant d'être aidées, les tableaux dignes d'admiration, les argotismes à glisser dans la conversation, les blagues censées nous faire rire ? "


Mais qui donc compose ce qui est littéralement une oligarchie, dissimulée sous les traits de la démocratie ?


"Si l'on entreprenait de dresser la liste des hommes et des femmes qui, de par leur position, sont ce qu'il faut bien appeler des « faiseurs d'opinion », on se retrouverait vite devant la longue kyrielle des noms recensés dans le Who's Who."

Bien.


La plus grande ( et la plus durable ) réussite de Bernays se déroule l'année qui suit la publication de Propaganda, en 1928. La société américaine Tabacco Co aimerait augmenter ses ventes en poussant les femmes américaines à fumer, mais pour une femme, fumer en public est un tabou. Il faut donc faire tomber le tabou. Bernays consulte alors un psychanalyste, Abraham Brill, qui voit dans la cigarette un symbole phallique. Il faudrait donc faire sentir aux femmes que fumer c'est s'approprier le phallus, et par là-même renverser l'ordre établi, encore largement patriarcal. Il s'agira donc en fumant d'accomplir un acte politique, en l'occurence féministe ... 
Lors de la parade de New York en 1929, un groupe de suffragettes cache des cigarettes sous les vêtements. Au signal convenu par Bernays elles les sortent et les allument sous les flashs des photographes de presse habilement convoqués à cette occasion. Dans les jours qui suivent, les jeunes femmes font passer le message : ces cigarettes sont les "flambeaux de la liberté". Le discours féministe masque une opération de pure propagande, menée en sous-main par l'industrie du tabac. La manipulation est double, mais les femmes rentrent sur le marché de la cigarette, Hollywood pourra s'approprier le stéréotype et l'exporter au-delà des Etats-Unis. Une fois l'addiction au tabac ( et au geste ... ) mise en place, la nouvelle clientèle est acquise. Au nom de la liberté et de l'émancipation, en fait l'aliénation de l'individu. 








Lucky Strike, Avril 1935



N'est-ce pas au prix de cette fuite en avant que l'on soutient les emplois, comme l'explique avec transparence Bernays en prenant l'exemple de l'industrie du velours, matière que les femmes ne voulaient plus porter et qu'elles arboreront fièrement quelques mois plus tard suite à l'intervention des propagandistes ?

On pourra, au passage, instruits par l'opération « flambeaux de la liberté », s'amuser à appliquer la méthode aux Femen. Mais pour cela, il faudrait trouver les sources de financement, entre politique ukrainienne et capitaux internationaux...


Nous ne vivons pas en dictature. Les régimes libéraux, démocratiques en droit, se révèlent pourtant être des oligarchies de fait.
Dans une oligarchie, le consentement se fabrique, et pour fonctionner l'ingénierie sociale doit être, on l'a vu, imperceptible. C'est à ce prix que la démocratie libérale peut continuer à tenir, paradoxalement, un discours sociétal mettant en avant les valeurs d'émancipation individuelle. De ce point de vue, la pseudo "révolte individuelle et collective" par le "clic" sur un certain réseau dit social ( qui n'est jamais qu'une vaste superstructure publicitaire servant de cheval de Troie à un véritable marquage au fer numérique des individus ) a de beaux jours devant elle ...


La véritable émancipation 


Mais fondamentalement, qu'est-ce qui nous pousse à consentir ? 

La propagande commerciale joue sur notre sentiment d'incomplétude, l'insatisfaction, le besoin de distraction, le besoin d'être augmenté ( en attractivité, employabilité, espérance de vie … ). Mais la propagande détourne aussi les discours sociétaux et politique en les vidant de tout contenu, et notre adhésion maintient l'oligarchie en place, qui est un système à la fois financier et idéologique ( mais vidé de toute substance politique réelle ) au profit d'une minorité, ce qui en constitue sa définition.
Système inégalé quant à sa capacité à venir à bout des pénuries ( contrairement aux défuntes oligarchies communistes ), il offre l'avantage d'offrir une prospérité et un bien-être sans précédent.

Pourtant il est possible d'en limiter la portée. 

Ecoutons une dernière fois Edward Bernays :

« Grâce à l'imprimerie et aux journaux, au chemin de fer, au téléphone, au télégraphe, à la radio, aux avions, les idées se propagent très vite, voire instantanément, à l'ensemble du territoire américain. »

Il va de soi que les nouvelles technologies de l'information issues de la Silicon Valley ( Google, Apple, Facebook, Twitter, Snapchat … ) décuplent ces possibilités à l'échelle planétaire, nous "tatouant" numériquement, traçables en permanence, et transformant toute information que nous recherchons ou publions en nouvelles informations monnayables sur le grand marché global. 

Alors, sans tomber dans un rejet systématique ni un suivisme aveugle, sachons déjà retrouver cet espace de liberté qui ne nous a jamais quitté. Coupons régulièrement ces liens, qui sont avant tout de nature cognitive. Ils n'ont rien de nouveau dans l'esprit, l'homme voit le réel a travers les filtres de la maya depuis si longtemps … Assis métaphoriquement sous l'arbre pippala comme Shakyamuni jadis, l'étoile du matin se lève éternellement à l'horizon ...



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire