samedi 13 février 2016

L'écologie profonde et le national-socialisme


Rien, a priori, ne pourrait paraître plus éloignées sur l'échiquier politique que l'idéologie national-socialiste d'un côté, et l'écologie politique de l'autre. C'est sans compter sur l'existence avérée d'une "aile verte" au sein du parti nazi, et d'une véritable écologie profonde, influente auprès d'Adolf Hitler.

« Nous reconnaissons que la séparation de l'humanité de la nature, de la totalité du vivant, conduit l'humanité à son autodestruction et à la mort des nations. Seule une réintégration de l'humanité dans la nature est susceptible de rendre les gens plus forts. Tel est le point fondamental des tâches biologiques de notre époque. L'humanité seule n' occupe plus le centre de la pensée, mais bien plutôt la vie prise dans son ensemble. . . Cet effort pour se connecter avec la totalité de la vie, avec la nature elle-même, une nature au sein de laquelle nous sommes nés, tel est le sens le plus profond et la véritable essence de la pensée National-Socialiste. " ( Ernst Lehman, 1934, cité par Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )

On reconnaît ici l'affirmation de la valeur intrinsèque de la nature ainsi que la substitution d'un biocentrisme à l'anthropocentrisme, thèmes directeurs de la deep ecology telle qu'elle sera formalisée quarante ans plus tard par Arne Naess.

En France, on se souvient du pavé dans la mare qu'a constitué le Nouvel Ordre Ecologique de Luc Ferry, qui, en 1992, a attiré l'attention sur l'existence d'un courant profondément écologique au sein du Troisième reich, Citant les lois successives de novembre 1933 ( " dans le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté envers les bêtes", Adolf Hitler, discours du 24 novembre 1933 ), puis juillet 1934 ( limitation de la chasse, avec interdiction de certains pièges ) et juin 1935 ( loi en vue de la protection de la nature, critique de l'agriculture industrielle et de la monoculture, création de zones naturelles protégées ).

En 1934, au second sommet de l'agriculture du Reich, le slogan était : "Gardez les sols en bonne santé !". Richard Darré, ministre de l'agriculture de 1933 à 1942, introduit des méthodes de cultures biologiques dans des dizaines de milliers de fermes, méthodes dites ""lebensgesetzliche Landbauweise," littéralement "culture conforme aux lois de la vie".

Jusqu'au ministre de l'armement, Fritz Todt, l'un des cadres les plus influents du parti, décrit par Speer comme un "amoureux de la nature", connu pour avoir limité au possible l'impact écologique des constructions d'autoroutes ( les fameuses Autobahn allemandes ). Son bras droit, Alwin Seifert, que Todt aurait un jour qualifié d'"écologiste fanatique", rêvait d'une "totale (re)conversion de la technologie vers la nature". Il critiquait énergiquement l'utilisation de toute substance chimique à des fins agricoles.

Ce courant d'écologie profonde pouvait compter sur le soutien de Rudolf Hess, adjoint du Führer, partisan de l'agriculture biodynamique et de la médecine homéopathique. C'est Hess qui fut l'introducteur de Darré auprès de Hitler.

Pour les nazis l'homme doit suivre ces fameuses lois de la nature :

""Quand les gens tentent de se rebeller contre la logique inflexible de la nature, ils entrent en conflit avec les principes mêmes auxquels ils doivent leur existence en tant qu'êtres humains. Leurs actions contre nature doivent conduire à leur propre chute. " ( Hitler, in Mein Kampf, cité par Peter Staudenmaier )

Mais une rapide remise en perspective historique, que Ferry esquisse d'ailleurs lui-même dans son essai, permet de réinscrire ce courant écologique dans le romantisme allemand, réaction à l'esprit rationaliste et au désenchantement du monde, dans ce mouvement qui se qualifie de völkisch, mêlant mystique naturaliste et nationalisme. Jugeons plutôt :

" Nous devons sauver la forêt, pas seulement afin d'éviter que nos poêles ne deviennent froids au coeur de l'hiver, mais aussi pour que le pouls de la vie continue de battre chaleureusement et joyeusement, et que les Germains restent des Germains. " ( Riehl, 1853, citation Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )





L'heure sacrée ( 1918 ) par Ludwig Fahrenkrog ( peintre Völklisch, dont le mouvement, utilisant le svastika et féru de mystique orientale, finit par être interdit par le régime nazi en 1936 )




Mouvement de retour à la terre, au sol et au sang, loin des conditions aliénantes et déracinantes des villes. Les trois premières décennies du vingtième siècle en Allemagne verront l'émergence d'un courant Wandervöge, des "hippies" avant l'heure en quelque sorte, une contre-culture influencée par un paganisme panthéiste, les philosophies orientales et le romantisme, les éditions de Bergson et de sa pensée vitaliste. Allergiques à l'ère industrielle, ils feront de la randonnée le symbole de la révolte à l'ordre établi ( ou l'école buissonnière comme modèle d'une revendication au droit aux excursions scolaires ! ). Bien que contestataires et apolitiques, beaucoup adhéreront au national-socialisme. Dorénavant les randonnées se feront dans le cadre des Jeunesses Hitlériennes ...

Alors le national-socialisme serait-il une écologie profonde comme une autre ?

Il y a dans l'affirmation inconditionnelle de la vie, du vitalisme, un élément que Arne Naess ne reprendra pas. Il en percevait sans doute trop les dangers. Lehman ne voyait-il pas le national-socialisme comme de la "biologie appliquée" ?

Il reste à comprendre comment l'affirmation de la valeur intrinsèque de toute vie a pu s'accompagner de crimes dont l'abomination est sans égal dans l'histoire de l'humanité ...



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