Rien, a priori, ne pourrait paraître plus éloignées sur l'échiquier politique que l'idéologie national-socialiste d'un côté, et l'écologie politique de l'autre. C'est sans compter sur l'existence avérée d'une "aile verte" au sein du parti nazi, et d'une véritable écologie profonde, influente auprès d'Adolf Hitler.
« Nous
reconnaissons que la séparation de l'humanité de la nature, de la
totalité du vivant, conduit l'humanité à son autodestruction et à
la mort des nations. Seule une réintégration de l'humanité dans la
nature est susceptible de rendre les gens plus forts. Tel est le
point fondamental des tâches biologiques de notre époque.
L'humanité seule n' occupe plus le centre de la pensée, mais bien
plutôt la vie prise dans son ensemble. . . Cet effort pour se
connecter avec la totalité de la vie, avec la nature elle-même, une
nature au sein de laquelle nous sommes nés, tel est le sens le plus
profond et la véritable essence de la pensée National-Socialiste. "
( Ernst Lehman, 1934, cité par Peter Staudenmaier, in
"Fascist
Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its
Historical Antecedents"
)
On
reconnaît ici l'affirmation de la
valeur intrinsèque de la nature
ainsi que la substitution d'un biocentrisme
à l'anthropocentrisme, thèmes directeurs de la deep
ecology
telle qu'elle sera formalisée quarante ans plus tard par Arne Naess.
En
France, on se souvient du pavé dans la mare qu'a constitué le
Nouvel Ordre Ecologique de Luc Ferry, qui, en 1992, a attiré
l'attention sur l'existence d'un courant profondément écologique au
sein du Troisième reich, Citant les lois successives de novembre
1933 ( " dans
le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté
envers les bêtes",
Adolf Hitler, discours du 24 novembre 1933 ), puis juillet 1934 (
limitation de la chasse, avec interdiction de certains pièges ) et
juin 1935 ( loi en vue de la protection de la nature, critique de
l'agriculture industrielle et de la monoculture, création de zones
naturelles protégées ).
En
1934, au second sommet de l'agriculture du Reich, le slogan était
: "Gardez les sols en bonne santé !". Richard Darré, ministre de
l'agriculture de 1933 à 1942, introduit des méthodes de cultures
biologiques dans des dizaines de milliers de fermes, méthodes dites
""lebensgesetzliche Landbauweise," littéralement
"culture conforme aux lois de la vie".
Jusqu'au
ministre de l'armement, Fritz Todt, l'un des cadres les plus
influents du parti, décrit par Speer comme un "amoureux de la
nature", connu pour avoir limité au possible l'impact
écologique des constructions d'autoroutes ( les fameuses Autobahn
allemandes ). Son bras droit, Alwin Seifert, que Todt aurait un jour
qualifié d'"écologiste fanatique", rêvait d'une "totale
(re)conversion de la technologie vers la nature". Il critiquait
énergiquement l'utilisation de toute substance chimique à des fins
agricoles.
Ce
courant d'écologie profonde
pouvait compter sur le soutien de Rudolf Hess, adjoint
du Führer, partisan de l'agriculture biodynamique et de la médecine
homéopathique. C'est
Hess
qui
fut
l'introducteur de Darré auprès de Hitler.
Pour
les nazis l'homme doit suivre ces
fameuses
lois de la nature :
""Quand
les gens tentent de se rebeller contre la logique inflexible de la
nature, ils entrent en conflit avec les principes mêmes
auxquels
ils doivent leur existence en tant qu'êtres humains. Leurs actions
contre nature doivent conduire à leur propre chute. " ( Hitler,
in Mein
Kampf,
cité par Peter Staudenmaier )
Mais
une rapide remise en perspective historique, que Ferry esquisse
d'ailleurs
lui-même
dans son essai, permet de réinscrire ce courant écologique dans le
romantisme allemand, réaction à l'esprit rationaliste et au
désenchantement du monde, dans
ce
mouvement qui
se qualifie de völkisch,
mêlant mystique naturaliste et nationalisme. Jugeons plutôt :
"
Nous devons sauver la forêt, pas seulement afin d'éviter que nos
poêles ne deviennent froids au coeur de l'hiver, mais aussi pour que
le pouls
de la vie continue de battre chaleureusement et joyeusement, et que
les Germains restent des
Germains.
" ( Riehl, 1853, citation Peter Staudenmaier, in
"Fascist
Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its
Historical Antecedents"
)
![]() |
| L'heure sacrée ( 1918 ) par Ludwig Fahrenkrog ( peintre Völklisch, dont le mouvement, utilisant le svastika et féru de mystique orientale, finit par être interdit par le régime nazi en 1936 ) |
Mouvement
de retour à la terre, au sol et au sang, loin des conditions
aliénantes et déracinantes des villes. Les trois premières
décennies du vingtième siècle en Allemagne verront l'émergence
d'un courant Wandervöge,
des "hippies" avant
l'heure
en quelque sorte, une contre-culture influencée par un paganisme
panthéiste, les philosophies orientales et le romantisme, les
éditions
de Bergson et de sa
pensée vitaliste.
Allergiques
à l'ère industrielle, ils feront de la randonnée le symbole de la
révolte à l'ordre établi ( ou l'école buissonnière comme modèle
d'une revendication au droit aux excursions scolaires ! ). Bien
que contestataires et apolitiques, beaucoup adhéreront au
national-socialisme. Dorénavant
les randonnées se feront dans le cadre des Jeunesses Hitlériennes
...
Alors
le national-socialisme serait-il une écologie profonde comme une
autre ?
Il
y a dans l'affirmation inconditionnelle
de
la vie, du vitalisme, un élément que Arne Naess ne reprendra pas.
Il
en percevait sans doute trop les dangers.
Lehman ne voyait-il pas le national-socialisme comme de la "biologie
appliquée" ?
Il
reste à comprendre comment l'affirmation de la valeur intrinsèque
de toute vie a pu s'accompagner de crimes dont l'abomination est sans égal dans l'histoire de l'humanité ...

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