« La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres, la peine et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le critère du bien et du mal, de l'autre, la chaîne des causes et des effets sont attachés à leur trône."
( Jeremy Bentham, Principes de la morale et de la législation, 1789 )
Pour Bentham et sa doctrine utilitariste, ce qui est "utile" est ce qui est bon, il produit du plaisir, un avantage, à l'opposé d'un dommage, d'une souffrance, d'un chagrin. L'utilitarisme consiste donc à optimiser les utilités, et à minimiser les dommages, les peines. L'utilité a la particularité d'être mesurable, et son optimisation se prête bien à la modélisation mathématique. Maximiser le bien-être général devient alors un impératif.
Dans le système de développement économique que nous connaissons, l'augmentation de la quantité de biens ou de services mis à disposition du plus grand nombre semble définir le type d'utilité escomptée. Il faut donc les maximiser, sans toujours bien mesurer le fait que la maximisation aveugle du plaisir est parfois la voie de l'addiction ( en dehors de toute considération étroitement moralisante ).
Le système de production rentre dans une spirale inflationnaire, par la stimulation elle-même inflationnaire des désirs individuels ( publicité, désir mimétique ).Pas de temps mort possible, tout ralentissement de l'activité apportant son cortège de crises économiques ( chômage, baisse des recettes fiscales, hausse des dettes publiques et privées etc ... ). Le système nous réquisitionne sans cesse.
Le Gestell
Heidegger a forgé le terme Gestell pour désigner l'ar-raisonnement utilitaire induit par le système. Chez le philosophe Allemand, le "système" lui-même est "Machensaft", l' "Empire du faire", véritable oubli de l'être au profit du faire.
Il est difficile de cerner rationnellement cet arraisonnement, qui désigne autant une tendance à la réquisition permanente de l'individu, que la réduction de son être à sa pensée rationnelle, utilitaire, un rapport au monde fondé sur le calcul. L'appréhension du monde se fait sous l'angle de l'utilité, ce monde devient un vaste réservoir, source de ressources potentielles, "matières premières" ( renouvelables ou non renouvelables), "ressources naturelles", jusqu'aux collaborateurs de l'entreprise que l'on arraisonne sous la catégorie des ressources humaines, à valoriser bien sûr. On parlera de gisements d'intelligence, de gisements de performance, ou de gisements de productivité.
Mobilisé dans ce sens, arraisonné utilitairement, l'individu coupé de lui-même se sent comme aliéné par un système extérieur à lui, désigné alternativement comme capital, patronat, Etat, alors même que la réquisition est transversale. En effet, à l'extrémité du spectre, le PDG lui-même est requis pour assurer la rentabilité de l'entreprise et celle des actionnaires, ces derniers définissant un "taux de rentabilité exigée".
Nul n'échappe au "système", qui n'est pas défini par une planification extérieure à lui. C'est cela l'essence du Gestell.
Citons, dans le désordre, quelques propriétés ou caractéristiques dérivées de ce système :
- tendance à l'asservissement des individus, considérés comme des moyens et non comme une fin en soi ( sentiments diffus de "souffrance au travail", de "violence sociale", d'essence subjective donc non quantifiables, alors que le confort, le "niveau de vie" ou l'"espérance de vie", indicateurs quantifiables sans cesse mis en avant, n'ont jamais été aussi élevés )
- sentiment qu'ont les individus d'être interchangeables ( si la tâche n'est pas effectuée par l'un elle le sera par un autre sans que le résultat en soit discernable ), d'où une déresponsabilisation de l'individu ( qui se vit comme "simple rouage" d'une gigantesque machine ) et une mésestime de soi
- artificialisation des rapports humains ( définis sous l'angle de l'utilité, de ce que l'autre "m'apporte" ), société du paraître ( conformisme, culte de la célébrité, soif de popularité, selfie )
- "peopolisation" de la vie publique ( organisation des campagnes politiques par des agences de publicité, la "Rolex à 50 ans" devenant le critère d'une vie "réussie" )
- affirmation du bien-être comme summum de l'expérience humaine, tendance au narcissisme ( culte de l'ego, l' instance optimisatrice du plaisir/déplaisir )
- conséquences environnementales négatives ( rapport au monde utilitaire, l'environnement étant la périphérie du moi et de ses besoins, à l'opposé de l'expérience d'un monde possédant une valeur intrinsèque, irréductible à sa valeur d'utilisation ), exploitation sans limite des "ressources"
- société du spectacle ( le divertissement pascalien comme "gisement" de croissance économique, le "temps de cerveau disponible" comme valeur d'utilité économique, fuite du réel )
- risques récurrents de réification de l'humain ( perte du sens de la valeur intrinsèque de toute vie humaine dans les systèmes totalitaires : génocides, goulags, Shoah ... , ou menaces possibles de transformation le l'humain en objet dans les systèmes démocratiques : eugénisme transhumaniste à venir ? )
- sentiment diffus de "perte de sens"
- approche utilitaire de la transmission des savoirs ( jusqu'aux railleries sur "la guichetière et la Princesse de Clèves " d'un ancien Président de la République ayant conduit à la suppression des épreuves de culture générale dans les concours administratifs )
- faux prophètes, faux gurus ( "matérialisme spirituel", faire passer pour spirituel ce qui n'est parfois qu'une forme de renforcement du narcissisme, instrumentalisation utilitariste de techniques psy/spi censées maximiser le bonheur et minimiser voire éliminer le "négatif" )
- "oubli de l'être" ( Heidegger ), perte de la dimension verticale de l'humain, de sa dimension méditative, contemplative ( "habiter le monde en poète" proposait Heidegger ), non exclusive d'ailleurs de la technique.
"On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
Nous avons inventé le bonheur, - disent les derniers hommes"
( NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra )
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