vendredi 11 mars 2016

L'utilitarisme et le dernier homme selon Nietzsche



« La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres, la peine et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le critère du bien et du mal, de l'autre, la chaîne des causes et des effets sont attachés à leur trône." 
( Jeremy Bentham, Principes de la morale et de la législation, 1789 )


Pour Bentham et sa doctrine utilitariste, ce qui est "utile" est ce qui est bon, il produit du plaisir, un avantage, à l'opposé d'un dommage, d'une souffrance, d'un chagrin. L'utilitarisme consiste donc à optimiser les utilités, et à minimiser les dommages, les peines. L'utilité a la particularité d'être mesurable, et son optimisation se prête bien à la modélisation mathématique. Maximiser le bien-être général devient alors un impératif.

Dans le système de développement économique que nous connaissons, l'augmentation de la quantité de biens ou de services mis à disposition du plus grand nombre semble définir le type d'utilité escomptée. Il faut donc les maximiser, sans toujours bien mesurer le fait que la maximisation aveugle du plaisir est parfois la voie de l'addiction ( en dehors de toute considération étroitement moralisante ). 

Le système de production rentre dans une spirale inflationnaire, par la stimulation elle-même inflationnaire des désirs individuels ( publicité, désir mimétique ).Pas de temps mort possible, tout ralentissement de l'activité apportant son cortège de crises économiques ( chômage, baisse des recettes fiscales, hausse des dettes publiques et privées etc ... ). Le système nous réquisitionne sans cesse.

Le Gestell 

Heidegger a forgé le terme Gestell pour désigner l'ar-raisonnement utilitaire induit par le système. Chez le philosophe Allemand, le "système" lui-même est "Machensaft", l' "Empire du faire", véritable oubli de l'être au profit du faire.

Il est difficile de cerner rationnellement cet arraisonnement, qui désigne autant une tendance à la réquisition permanente de l'individu, que la réduction de son être à sa pensée rationnelle, utilitaire, un rapport au monde fondé sur le calcul. L'appréhension du monde se fait sous l'angle de l'utilité, ce monde devient un vaste réservoir, source de ressources potentielles, "matières premières" ( renouvelables ou non renouvelables), "ressources naturelles", jusqu'aux collaborateurs de l'entreprise que l'on arraisonne sous la catégorie des ressources humaines, à valoriser bien sûr. On parlera de gisements d'intelligence, de gisements de performance, ou de gisements de productivité. 

Mobilisé dans ce sens, arraisonné utilitairement, l'individu coupé de lui-même se sent comme aliéné par un système extérieur à lui, désigné alternativement comme capital, patronat, Etat, alors même que la réquisition est transversale. En effet, à l'extrémité du spectre, le PDG lui-même est requis pour assurer la rentabilité de l'entreprise et celle des actionnaires, ces derniers définissant un "taux de rentabilité exigée".

Nul n'échappe au "système", qui n'est pas défini par une planification extérieure à lui. C'est cela l'essence du Gestell. 


Citons, dans le désordre, quelques propriétés ou caractéristiques dérivées de ce système :


- tendance à l'asservissement des individus, considérés comme des moyens et non comme une fin en soi ( sentiments diffus de "souffrance au travail", de "violence sociale", d'essence subjective donc non quantifiables, alors que le confort, le "niveau de vie" ou l'"espérance de vie", indicateurs quantifiables sans cesse mis en avant, n'ont jamais été aussi élevés ) 

- sentiment qu'ont les individus d'être interchangeables ( si la tâche n'est pas effectuée par l'un elle le sera par un autre sans que le résultat en soit discernable ), d'où une déresponsabilisation de l'individu ( qui se vit comme "simple rouage" d'une gigantesque machine ) et une mésestime de soi

- artificialisation des rapports humains ( définis sous l'angle de l'utilité, de ce que l'autre "m'apporte" ), société du paraître ( conformisme, culte de la célébrité, soif de popularité, selfie )

- "peopolisation" de la vie publique ( organisation des campagnes politiques par des agences de publicité, la "Rolex à 50 ans" devenant le critère d'une vie "réussie" )

- affirmation du bien-être comme summum de l'expérience humaine, tendance au narcissisme ( culte de l'ego, l' instance optimisatrice du plaisir/déplaisir ) 

- conséquences environnementales négatives ( rapport au monde utilitaire, l'environnement étant la périphérie du moi et de ses besoins, à l'opposé de l'expérience d'un monde possédant une valeur intrinsèque, irréductible à sa valeur d'utilisation ), exploitation sans limite des "ressources" 

- société du spectacle ( le divertissement pascalien comme "gisement" de croissance économique, le "temps de cerveau disponible" comme valeur d'utilité économique, fuite du réel ) 

- risques récurrents de réification de l'humain ( perte du sens de la valeur intrinsèque de toute vie humaine dans les systèmes totalitaires : génocides, goulags, Shoah ... , ou menaces possibles de transformation le l'humain en objet dans les systèmes démocratiques : eugénisme transhumaniste à venir ? ) 

- sentiment diffus de "perte de sens"

- approche utilitaire de la transmission des savoirs ( jusqu'aux railleries sur "la guichetière et la Princesse de Clèves " d'un ancien Président de la République ayant conduit à la suppression des épreuves de culture générale dans les concours administratifs )

- faux prophètes, faux gurus ( "matérialisme spirituel", faire passer pour spirituel ce qui n'est parfois qu'une forme de renforcement du narcissisme, instrumentalisation utilitariste de techniques psy/spi censées maximiser le bonheur et minimiser voire éliminer le "négatif" )

- "oubli de l'être" ( Heidegger ), perte de la dimension verticale de l'humain, de sa dimension méditative, contemplative ( "habiter le monde en poète" proposait Heidegger ), non exclusive d'ailleurs de la technique.




"On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
Nous avons inventé le bonheur, - disent les derniers hommes"  

 ( NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra )



jeudi 25 février 2016

L'anthropocène, ou l'âge de l'espèce humaine comme force géologique



Du 24 au 28 avril 2016, se tiendra à Oslo une réunion chargée de décider si la Terre est entrée dans une nouvelle ère géologique, ou non. Officiellement, la Terre est toujours dans ­l’holocène, commencée il y a environ 11 000 ans, période interglaciaire marquée par un réchauffement climatique et des extinctions d'espèces. 

Mais l'Holocène voit aussi naître la révolution néolithique, l'expansion d'homo sapiens, la transformation du milieu par l'agriculture puis par la révolution industrielle. Alors quelles sont les parts respectives des catastrophes naturelles ou de l'homme dans la transformation du climat, la modification relative de la teneur en CO2 de l'atmosphère, et la sixième extinction ?




C'est cette question controversée que va réexaminer l’Union internationale des sciences géologiques (IUGS), et qui reste l'objet de bien des controverses scientifiques.

Pour y répondre, les géologues doivent trouver des éléments probants. De la même manière que l'on peut identifier dans les states géologiques les traces de la météorite qui a déclenché la disparition des dinosaures il y a 65 millions d'année, à partir de quand, si elle existe, pourrait-on trouver la signature de l'apparition d'un nouveau phénomène, continu dans le temps, le phénomène humain ? Avant l'apparition des pesticides dans les sols, des plastiques dans les océans, ou des microparticules dans l'atmosphère, qui sont eux clairement identifiés, bien sûr.

La réponse à cette question posera l'histoire des sociétés humaines dans une perspective nouvelle, celle d'une coévolution géologique, biosphérique et humaine, et ce dans toutes ses dimensions. Le milieu et les bouleversements climatiques ont influencé l'évolution de l'homme et des civilisations, mais la boucle de rétroaction inverse sera datée et prise en compte dans notre compréhension de l'évolution de la Terre.

Globalisation, mondialisation, planétarisation sont des termes décrivant déjà l'émergence de l'histoire humaine comme phénomène planétaire.
Les dimensions culturelles, sociales, économiques, philosophiques et bien sûr technologiques, sont toutes, et ce de manière interdépendantes, constitutives de cette coévolution que l'on apprendra à décrire sous le néologisme d'Anthropocène.

Il est important de pouvoir en écrire le grand récit de façon structurée et claire. Pour en ouvrir un nouveau chapitre.




samedi 13 février 2016

L'écologie profonde et le national-socialisme


Rien, a priori, ne pourrait paraître plus éloignées sur l'échiquier politique que l'idéologie national-socialiste d'un côté, et l'écologie politique de l'autre. C'est sans compter sur l'existence avérée d'une "aile verte" au sein du parti nazi, et d'une véritable écologie profonde, influente auprès d'Adolf Hitler.

« Nous reconnaissons que la séparation de l'humanité de la nature, de la totalité du vivant, conduit l'humanité à son autodestruction et à la mort des nations. Seule une réintégration de l'humanité dans la nature est susceptible de rendre les gens plus forts. Tel est le point fondamental des tâches biologiques de notre époque. L'humanité seule n' occupe plus le centre de la pensée, mais bien plutôt la vie prise dans son ensemble. . . Cet effort pour se connecter avec la totalité de la vie, avec la nature elle-même, une nature au sein de laquelle nous sommes nés, tel est le sens le plus profond et la véritable essence de la pensée National-Socialiste. " ( Ernst Lehman, 1934, cité par Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )

On reconnaît ici l'affirmation de la valeur intrinsèque de la nature ainsi que la substitution d'un biocentrisme à l'anthropocentrisme, thèmes directeurs de la deep ecology telle qu'elle sera formalisée quarante ans plus tard par Arne Naess.

En France, on se souvient du pavé dans la mare qu'a constitué le Nouvel Ordre Ecologique de Luc Ferry, qui, en 1992, a attiré l'attention sur l'existence d'un courant profondément écologique au sein du Troisième reich, Citant les lois successives de novembre 1933 ( " dans le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté envers les bêtes", Adolf Hitler, discours du 24 novembre 1933 ), puis juillet 1934 ( limitation de la chasse, avec interdiction de certains pièges ) et juin 1935 ( loi en vue de la protection de la nature, critique de l'agriculture industrielle et de la monoculture, création de zones naturelles protégées ).

En 1934, au second sommet de l'agriculture du Reich, le slogan était : "Gardez les sols en bonne santé !". Richard Darré, ministre de l'agriculture de 1933 à 1942, introduit des méthodes de cultures biologiques dans des dizaines de milliers de fermes, méthodes dites ""lebensgesetzliche Landbauweise," littéralement "culture conforme aux lois de la vie".

Jusqu'au ministre de l'armement, Fritz Todt, l'un des cadres les plus influents du parti, décrit par Speer comme un "amoureux de la nature", connu pour avoir limité au possible l'impact écologique des constructions d'autoroutes ( les fameuses Autobahn allemandes ). Son bras droit, Alwin Seifert, que Todt aurait un jour qualifié d'"écologiste fanatique", rêvait d'une "totale (re)conversion de la technologie vers la nature". Il critiquait énergiquement l'utilisation de toute substance chimique à des fins agricoles.

Ce courant d'écologie profonde pouvait compter sur le soutien de Rudolf Hess, adjoint du Führer, partisan de l'agriculture biodynamique et de la médecine homéopathique. C'est Hess qui fut l'introducteur de Darré auprès de Hitler.

Pour les nazis l'homme doit suivre ces fameuses lois de la nature :

""Quand les gens tentent de se rebeller contre la logique inflexible de la nature, ils entrent en conflit avec les principes mêmes auxquels ils doivent leur existence en tant qu'êtres humains. Leurs actions contre nature doivent conduire à leur propre chute. " ( Hitler, in Mein Kampf, cité par Peter Staudenmaier )

Mais une rapide remise en perspective historique, que Ferry esquisse d'ailleurs lui-même dans son essai, permet de réinscrire ce courant écologique dans le romantisme allemand, réaction à l'esprit rationaliste et au désenchantement du monde, dans ce mouvement qui se qualifie de völkisch, mêlant mystique naturaliste et nationalisme. Jugeons plutôt :

" Nous devons sauver la forêt, pas seulement afin d'éviter que nos poêles ne deviennent froids au coeur de l'hiver, mais aussi pour que le pouls de la vie continue de battre chaleureusement et joyeusement, et que les Germains restent des Germains. " ( Riehl, 1853, citation Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )





L'heure sacrée ( 1918 ) par Ludwig Fahrenkrog ( peintre Völklisch, dont le mouvement, utilisant le svastika et féru de mystique orientale, finit par être interdit par le régime nazi en 1936 )




Mouvement de retour à la terre, au sol et au sang, loin des conditions aliénantes et déracinantes des villes. Les trois premières décennies du vingtième siècle en Allemagne verront l'émergence d'un courant Wandervöge, des "hippies" avant l'heure en quelque sorte, une contre-culture influencée par un paganisme panthéiste, les philosophies orientales et le romantisme, les éditions de Bergson et de sa pensée vitaliste. Allergiques à l'ère industrielle, ils feront de la randonnée le symbole de la révolte à l'ordre établi ( ou l'école buissonnière comme modèle d'une revendication au droit aux excursions scolaires ! ). Bien que contestataires et apolitiques, beaucoup adhéreront au national-socialisme. Dorénavant les randonnées se feront dans le cadre des Jeunesses Hitlériennes ...

Alors le national-socialisme serait-il une écologie profonde comme une autre ?

Il y a dans l'affirmation inconditionnelle de la vie, du vitalisme, un élément que Arne Naess ne reprendra pas. Il en percevait sans doute trop les dangers. Lehman ne voyait-il pas le national-socialisme comme de la "biologie appliquée" ?

Il reste à comprendre comment l'affirmation de la valeur intrinsèque de toute vie a pu s'accompagner de crimes dont l'abomination est sans égal dans l'histoire de l'humanité ...



jeudi 21 janvier 2016

Arne naess ou la deep ecology


Le terme d' "écologie profonde" fait son apparition en 1973 dans un article du philosophe norvégien Arne Naess, qui l'oppose à une écologie qu'il qualifie de superficielle. Cette dernière place l'homme face à son « environnement ». Une écologie de ce type vise à lutter contre la pollution, prévenir l'épuisement des ressources naturelles, préserver l' «environnement ».

La deep ecology nous est connue essentiellement par l'opus de Luc Ferry, paru en 1992, « le Nouvel Ordre Ecologique », ouvrage qui tente de mettre à jour le caractère antihumaniste du mouvement de la « deep ecology » américaine, et la rupture de contrat que cela pourrait représenter avec la déclaration des droits de l'homme et le projet démocratique, Et d'illustrer cela par les lois écologiques de l'Allemagne nazie, non par amalgame, mais pour souligner que des principes écologiques profonds ne seraient pas la garantie de valeurs progressistes.

Mais voilà. Si la critique est recevable dans le cadre d'une certaine écologie que l'on qualifiera alors d'écologie radicale, elle semble méconnaître la réelle « deep ecology » d'Arne Naess, l'écologie radicale étant parfois bien éloignée de la pensée subtile du Norvégien. Il faut dire aussi que ce dernier, né en 1912, et décédé en 2009, n'a été traduit en français qu'en 2008 et 2013. Autant dire que l'on est au tout début de la découverte de sa pensée par un public intéressé, et c'est l'occasion de redresser quelques contre sens.
Photo from http://themoose.no/


Philosophe passé par la Sorbonne et Berkeley, ancien résistant, il enseigne à l'Université d'Oslo jusqu'en 1969, date de sa démission, pour « VIVRE », dira-t-il.

Pour Naess c'est la façon dont on perçoit la nature qui conduit à une crise, La réflexion du philosophe devient conversion du regard, sagesse pratique, écosophie.

C'est à travers l'ouvrage « Ecologie, communauté et styles de vie » qu'il synthétise l'ensemble de sa pensée sur l'écologie profonde.


Les principes de base :


A une vision de l'homme au sein de l'environnement l'écologie profonde substitue une vision relationnelle . L'homme s'insère dans un champ global de relations dont tous les termes sont interdépendants.

Naess pose également le principe de l' égalitarisme biosphérique : toutes les formes de vie ont une valeur intrinsèque, c'est à dire indépendante de l'utilité qu'elles peuvent avoir pour les humains.

C'est le sentiment que l'on peut ressentir devant un paysage grandiose, à la vue d'un lac de montagne ou lors d'une marche solitaire en forêt qui nous informe réellement de la valeur intrinsèque de la nature. C'est par cette capacité d'identification que l'écologie profonde démarre : « Plus un être s'identifie aux autres et prend soin d'eux, et plus s'affaiblit son egocentricité ». Cette identification « toujours plus étendue », c'est à dire en direction des autres vivants de l'univers, animaux et végétaux au delà de l'homme, et même êtres inanimés, « est intimement liée à une réalisation de Soi croissante ». C'est cette réalisation de Soi, fondée sur une capacité d'identification censée déboucher ultimement sur une véritable symbiose qui définit l'écosophie et qui est en fait une sagesse.

Mais cette sagesse est avant tout une praxis, et non un idéalisme. L'égalitarisme biosphérique est dit « de principe », car il est impossible que la vie humaine prospère sans « dans une certaine mesure le meurtre, l'exploitation et la suppression ». Le Norvégien constate que l'homme a de tout temps transformé la Terre, et continuera de le faire. Il ne s'agit pas pour lui de sous-estimer la singularité de l'espèce humaine ( la technologie en particulier est caractéristique du genre humain ), mais de se poser la question de la limite. On ne se situe plus dans la perspective cartésienne d'un homme « possesseur et maître » de la nature, mais plutôt dans celle de la responsabilité humaine, le « care » des autres espèces.



L'écosophie T :

La démarche de Naess vise à donner à chacun les moyens de faire face aux problèmes environnementaux « sur la base de sa propre vision globale ». Il revient à chacun de se forger sa propre écosophie, dont la norme fondamentale, première, est la « réalisation de Soi », un soi élargi avons-nous vu, qui correspond à une sortie de la vision égocentrique du monde, donc de l'anthropocentrisme cartésien, que Naess qualifie d'anthropocentisme « borné ».

Naess désignera ainsi sa propre vision et sa propre pratique sous le vocable d'écosophie T, T pour Tvergastein, le nom d'un refuge de montagne dans lequel il passa de longues périodes de retraite studieuse. Une vision toute imprégnée du panthéisme de Spinoza, mais aussi influencée par une vision taoïste du monde, par le bouddhisme ( il fut invité par Gary Snyder pour une session consacrée à la deep ecology au Centre Zen de Los Angeles, à laquelle participait le maître Zen Robert Aïtken ).
Une écosophie placée sous le signe de la non-violence, imprégnée de l'exemple de Gandhi auquel le philosophe norvégien se réfère souvent, comparant sans doute la frugalité volontaire de l'activiste indien à sa propre simplicité lors de ses séjours à Tvergastein.

Mais d'autres visions sont possibles, d'autres références aussi. Naess parcourt la Bible à la recherche de signes pouvant suggérer une valeur intrinsèque à la nature, en découvre dans la Genèse, les Psaumes ou les Epitres de Paul, et il qualifie une telle écologie d'écosophie S, une écosophie d'inspiration chrétienne acceptable à ses yeux.

Il insiste sur le fait qu'une écosophie est une « structure vivante », jamais achevée, jamais figée, impossible à formuler une fois pour toutes. C'est la façon dont on perçoit la nature qui nous a conduit à une crise, et c'est une nouvelle vision qui définira un style de vie personnel, et non plus fondé exclusivement sur des standards extérieurs : l'accent est alors mis sur la qualité de vie, et non le niveau de vie : « le style de vie écosophique sait apprécier à sa juste valeur l'opulence, la richesse, le luxe et l'abondance. Mais ces joies sont définies en termes de qualité de vie et non de niveau de vie. »
C'est ici qu'intervient la dimension politique du projet écosophique . La technique, pour Naess, ne met pas fin à la nature. Mais il est illusoire de croire en la neutralité de l'innovation technologique. Il convient plutôt de se poser la question de savoir si elle sert à faire progresser les normes fondamentales de chaque culture, plus ou moins dérivées dans la vision écocosophique du besoin de « réalisation de Soi ». La crise environnementale aura alors été l'occasion de « susciter une nouvelle renaissance », une nouvelle manière de combiner un « haut niveau de progrès technologique » (technologies que Naess qualifie de technologies soft ), avec une expérience élargie de la vie.
Car il s'agit pour l'homme de « marcher sur Terre d'un pas léger », soucieux des autres formes de vie tout autant que de ses propres besoins, le regard ouvert sur l'infini du monde, car Arne Naess postule que l'aventure de la vie et de la conscience ne s'arrête pas à la Terre et à l'homme, mais qu'elle a pour mesure l'univers tout entier.