mardi 23 août 2016

La religion c'est la vie

Le maître zen Kodo Sawaki disait que "tous les sutras bouddhistes ne sont que des commentaires sur zazen." C'était en effet son approche personnelle, son style d'enseignement que d'approcher les textes dans cet esprit.


Kodo Sawaki ( 1880-1965 )



Dans une traduction parue récemment ( Kodo Sawaki, Un zen vagabond, Ed du Relié ), Shohaku Okumura voit dans une pratique et une interprétation moderne l'occasion de se relier à la physique moderne, à la psychologie, l'écologie ou l'activisme. Et ainsi décréter une nouvelle période d'écriture de sutras pour notre temps. 



Shohaku Okumura ( 1948- )

Un vaste et beau chantier, pour plusieurs générations, comme les Cathédrales du passé  ...

vendredi 6 mai 2016

La Maya



D'une façon traditionnelle, l' Orient indien a décrit la puissance d'illusion qui voile le réel aux yeux des hommes sous le nom de maya. De ce point de vue repris par le Bouddha Shakyamuni, maya décrit l'illusion non comme la nature ontologique du monde, du réel, mais comme un processus cognitif. C'est bien au niveau cognitif que se situe la production des illusions sur la réalité, et l'éveil qu'est censé incarner le Bouddha est en réalité éveil de nos illusions.

La figure solitaire du Bouddha, devenue figure archétypale du yogi parvenu au nirvana, masque cependant la dimension également collective de la maya, qui sera désignée alors plutôt sous le nom de samsara. Mais ici aussi il convient de ne pas connaître la même erreur : nirvana et samsara parlent de la dimension cognitive de notre esprit, et non de mondes métaphysiques ou ontologiquement fondés.

Que dire alors de cette maya collective, ou "maya paradigmatique" ( Antoine Marcel ) aux prises de laquelle tout un chacun peut se découvrir dans ses moments de lucidité ? Le succès croissant de termes décrivant le "Système", quand ce n'est pas la "matrice" en référence au film du même nom ne décrit-il pas un sentiment d'aliénation intérieure renvoyant à une réalité collective dont on ne perçoit ni le centre de décision ( la "tête" en quelque sorte ) ni les contours ? 

Plutôt que répondre de façon catégorique intéressons-nous à une figure méconnue du grand public et ô combien éclairante à ce sujet cependant.



Edward Bernays et la Propagande


Edward Bernays est né à Vienne en 1891. Neveu du célèbre découvreur de la psychanalyse, Sigmund Freud, il est mort dans le Massachusetts en 1995, à l'âge plus que vénérable de 103 ans.

Celui qui se revendiquait de Freud à double titre, autant comme neveu que comme introducteur des nouveaux savoirs sur le subconscient dans les pratiques sociales ( ingénierie sociale ), a publié  un ouvrage en 1928 sous le titre de Propaganda. Il ne pouvait mieux résumer son programme que par ce titre, et cherchera à réhabiliter ce terme en expliquant qu'il désignait au départ une Congrégation de la Propagande ( Congragatio de Propaganda Fide ) instituée en 1627 par le pape Urbain VIII, plus simplement appelée la Propagande. Las, l'ambition de Bernays d'afficher au grand jour la nature réelle de cette pratique en l'appelant de son vrai nom ne se perpétuera pas. Il faut dire que la révélation quelques années après de l'application des outils de Bernays par Goebbels au profit de l'Allemagne hitlérienne ( les ouvrages de l'Américain figuraient en bonne place dans la bibliothèque du ministre de la propagande et de l'information ) n'y aidera pas, et conduira même Jean-Paul II à retirer le terme du nom de la Congrégation.

Peu importe d'ailleurs la querelle sur les termes, laissons plutôt la parole à Bernays :


"La minorité [ en démocratie ] a découvert qu'elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans le direction voulue. "

"La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays."

C'est un peu vague, un peu trop général ?  Précisons un peu les domaines d'application :

"De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d'importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l'industrie, de l'agriculture, de l'action caritative ou de l'enseignement. La propagande est l'organe exécutif du gouvernement invisible."

Paranoïa ? Ici nous avons affaire à un acteur de ce processus, un architecte de la propagande, dont la science est de pratiquer "l'ingénierie du consentement" pour reprendre ses propres termes.

"Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées."

"Oui, des dirigeants invisibles contrôlent les destinées de millions d'êtres humains. Généralement,on ne réalise pas à quel point les déclarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la scène leur sont dictées par d'habiles personnages agissant en coulisse."


Il s'agit là d'ingénierie sociale :


"Les techniques servant à enrégimenter l'opinion ont été inventées puis développées au fur et à mesure que la civilisation gagnait en complexité et que la nécessité du gouvernement invisible devenait de plus en plus évidente."

"Elle [ la propagande ] considère l'individu non seulement comme une cellule de l’organisme social, mais aussi comme une cellule organisée au sein d'un dispositif social. Excitez un nerf à un endroit sensible, et vous déclencherez automatiquement la réaction d'un membre ou d'un organe précis."


Lucide, Bernays en trouve les traces, par exemple tiens, à la une du New York Times : sur huit titres nous dit-il, quatre relèvent de la propagande. Dont celui-ci : "Notre niveau de vie n'a jamais été aussi élevé, selon le rapport Hoover". En 1928, à la veille de la Grande Dépression qui a jeté des millions d'Américains à la rue et ruiné l'Allemagne, avec les conséquences que l'on sait, voilà qui ne manque pas de piquant, rétrospectivement parlant.


"Qui sont les hommes qui, sans que nous en ayons conscience, nous soufflent nos idées, nous disent qui admirer, et qui mépriser, ou ce qu'il faut penser de la propriété des services publics, des tarifs douaniers, du prix du caoutchouc, du plan Dawes, de l'immigration ? Qui nous indiquent comment aménager nos maisons et comment les meubler, quels menus doivent composer notre ordinaire et quel modèle de chemise il est de bon ton de porter ? Ou encore les sports que nous devrions pratiquer et les spectacles que nous devrions voir, les oeuvres de bienfaisance méritant d'être aidées, les tableaux dignes d'admiration, les argotismes à glisser dans la conversation, les blagues censées nous faire rire ? "


Mais qui donc compose ce qui est littéralement une oligarchie, dissimulée sous les traits de la démocratie ?


"Si l'on entreprenait de dresser la liste des hommes et des femmes qui, de par leur position, sont ce qu'il faut bien appeler des « faiseurs d'opinion », on se retrouverait vite devant la longue kyrielle des noms recensés dans le Who's Who."

Bien.


La plus grande ( et la plus durable ) réussite de Bernays se déroule l'année qui suit la publication de Propaganda, en 1928. La société américaine Tabacco Co aimerait augmenter ses ventes en poussant les femmes américaines à fumer, mais pour une femme, fumer en public est un tabou. Il faut donc faire tomber le tabou. Bernays consulte alors un psychanalyste, Abraham Brill, qui voit dans la cigarette un symbole phallique. Il faudrait donc faire sentir aux femmes que fumer c'est s'approprier le phallus, et par là-même renverser l'ordre établi, encore largement patriarcal. Il s'agira donc en fumant d'accomplir un acte politique, en l'occurence féministe ... 
Lors de la parade de New York en 1929, un groupe de suffragettes cache des cigarettes sous les vêtements. Au signal convenu par Bernays elles les sortent et les allument sous les flashs des photographes de presse habilement convoqués à cette occasion. Dans les jours qui suivent, les jeunes femmes font passer le message : ces cigarettes sont les "flambeaux de la liberté". Le discours féministe masque une opération de pure propagande, menée en sous-main par l'industrie du tabac. La manipulation est double, mais les femmes rentrent sur le marché de la cigarette, Hollywood pourra s'approprier le stéréotype et l'exporter au-delà des Etats-Unis. Une fois l'addiction au tabac ( et au geste ... ) mise en place, la nouvelle clientèle est acquise. Au nom de la liberté et de l'émancipation, en fait l'aliénation de l'individu. 








Lucky Strike, Avril 1935



N'est-ce pas au prix de cette fuite en avant que l'on soutient les emplois, comme l'explique avec transparence Bernays en prenant l'exemple de l'industrie du velours, matière que les femmes ne voulaient plus porter et qu'elles arboreront fièrement quelques mois plus tard suite à l'intervention des propagandistes ?

On pourra, au passage, instruits par l'opération « flambeaux de la liberté », s'amuser à appliquer la méthode aux Femen. Mais pour cela, il faudrait trouver les sources de financement, entre politique ukrainienne et capitaux internationaux...


Nous ne vivons pas en dictature. Les régimes libéraux, démocratiques en droit, se révèlent pourtant être des oligarchies de fait.
Dans une oligarchie, le consentement se fabrique, et pour fonctionner l'ingénierie sociale doit être, on l'a vu, imperceptible. C'est à ce prix que la démocratie libérale peut continuer à tenir, paradoxalement, un discours sociétal mettant en avant les valeurs d'émancipation individuelle. De ce point de vue, la pseudo "révolte individuelle et collective" par le "clic" sur un certain réseau dit social ( qui n'est jamais qu'une vaste superstructure publicitaire servant de cheval de Troie à un véritable marquage au fer numérique des individus ) a de beaux jours devant elle ...


La véritable émancipation 


Mais fondamentalement, qu'est-ce qui nous pousse à consentir ? 

La propagande commerciale joue sur notre sentiment d'incomplétude, l'insatisfaction, le besoin de distraction, le besoin d'être augmenté ( en attractivité, employabilité, espérance de vie … ). Mais la propagande détourne aussi les discours sociétaux et politique en les vidant de tout contenu, et notre adhésion maintient l'oligarchie en place, qui est un système à la fois financier et idéologique ( mais vidé de toute substance politique réelle ) au profit d'une minorité, ce qui en constitue sa définition.
Système inégalé quant à sa capacité à venir à bout des pénuries ( contrairement aux défuntes oligarchies communistes ), il offre l'avantage d'offrir une prospérité et un bien-être sans précédent.

Pourtant il est possible d'en limiter la portée. 

Ecoutons une dernière fois Edward Bernays :

« Grâce à l'imprimerie et aux journaux, au chemin de fer, au téléphone, au télégraphe, à la radio, aux avions, les idées se propagent très vite, voire instantanément, à l'ensemble du territoire américain. »

Il va de soi que les nouvelles technologies de l'information issues de la Silicon Valley ( Google, Apple, Facebook, Twitter, Snapchat … ) décuplent ces possibilités à l'échelle planétaire, nous "tatouant" numériquement, traçables en permanence, et transformant toute information que nous recherchons ou publions en nouvelles informations monnayables sur le grand marché global. 

Alors, sans tomber dans un rejet systématique ni un suivisme aveugle, sachons déjà retrouver cet espace de liberté qui ne nous a jamais quitté. Coupons régulièrement ces liens, qui sont avant tout de nature cognitive. Ils n'ont rien de nouveau dans l'esprit, l'homme voit le réel a travers les filtres de la maya depuis si longtemps … Assis métaphoriquement sous l'arbre pippala comme Shakyamuni jadis, l'étoile du matin se lève éternellement à l'horizon ...



mercredi 6 avril 2016

Otium et negotium



Chez les Latins, negotium désigne la sphère du travail, de la production, du négoce.
A l'opposé, otium fait référence au temps non utilisé à la production, au travail, au commerce.
Monde du faire d'un côté ( neg-otium ) et monde de l'être de l'autre. De l'action face à la contemplation.

Otium :


Mais otium ne doit pas être confondu avec l'oisiveté au sens où on l'entend. A Rome, ce temps de loisir est consacré à la vie publique et citoyenne, aux arts ( musique, gymnase ), aux sciences.

Bien sûr ce temps peut dégénerer en divertissement ( à Rome, "Du pain et des jeux", Panem et Circences ).

Ou bien disparaître : Marx désigne comme prolétaire "un homme qui ne dispose d'aucun loisir", "écrasé physiquement et abruti intellectuellement" ( dans "Salaire, prix et profit", paragraphe 13 )

Mais avec l'apparition de la société de consommation commence un étonnant processus : la conversion de ce temps de l'être en temps de consommation, autrement dit en activité économique. Le marché se met à transformer les désirs de tout un chacun en produits marchands. Le travailleur devient consommateur et participe, par un déplacement de la libido vers le marché, à un processus de croissance du PIB qui ne doit jamais s'essoufler sous peine de plonger la société dans la crise. "Relancer la croissance par la consommation", réduire le temps de travail sans baisse de rémunération est alors un moyen de soutenir la consommation.

Les désirs sont convertis en activité marchande, le désir d'émancipation de l'individu est recyclé par les marchés et subtilement véhiculé par la publicité et les fictions télévisées ( "temps de cerveau disponible", conversion des habitudes de chaque internaute et de son profil numérique sur les réseaux sociaux en publicités ciblées au niveau de l'individu ). On passe d'une économie de marché à une société de marché. L'activité marchande arraisonne l'individu "sans temps morts", sommé qu'il est de chercher la meilleure stratégie au meilleur prix pour assurer sa santé, ses loisirs, ses vacances, son bonheur, ses transports au meilleur prix, au forfait le plus intéressant, toujours à la recherche du "bon plan".

Gerorges Bernanos ne disait-il pas que l'"on ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure" ? C'est qu'il faut, sans parler du temps de travail lui-même, un temps de retrait, un temps de pause ( temps "sabbatique" ), un temps d'otium sans cesse menacé. Et la volonté de l'occuper selon sa vraie finalité.


"Celui qui ne dispose pas des 2/3 de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit.
( Nietzsche, Humain, trop humain )

 Il faudrait nuancer le fait que le travail soit fondamentalement un temps d'aliénation, c'est loin d'être une généralité. Loin de s'opposer, otium et negotium doivent être réconciliés. Ce sont deux temps de la respiration de la vie.




vendredi 11 mars 2016

L'utilitarisme et le dernier homme selon Nietzsche



« La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres, la peine et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le critère du bien et du mal, de l'autre, la chaîne des causes et des effets sont attachés à leur trône." 
( Jeremy Bentham, Principes de la morale et de la législation, 1789 )


Pour Bentham et sa doctrine utilitariste, ce qui est "utile" est ce qui est bon, il produit du plaisir, un avantage, à l'opposé d'un dommage, d'une souffrance, d'un chagrin. L'utilitarisme consiste donc à optimiser les utilités, et à minimiser les dommages, les peines. L'utilité a la particularité d'être mesurable, et son optimisation se prête bien à la modélisation mathématique. Maximiser le bien-être général devient alors un impératif.

Dans le système de développement économique que nous connaissons, l'augmentation de la quantité de biens ou de services mis à disposition du plus grand nombre semble définir le type d'utilité escomptée. Il faut donc les maximiser, sans toujours bien mesurer le fait que la maximisation aveugle du plaisir est parfois la voie de l'addiction ( en dehors de toute considération étroitement moralisante ). 

Le système de production rentre dans une spirale inflationnaire, par la stimulation elle-même inflationnaire des désirs individuels ( publicité, désir mimétique ).Pas de temps mort possible, tout ralentissement de l'activité apportant son cortège de crises économiques ( chômage, baisse des recettes fiscales, hausse des dettes publiques et privées etc ... ). Le système nous réquisitionne sans cesse.

Le Gestell 

Heidegger a forgé le terme Gestell pour désigner l'ar-raisonnement utilitaire induit par le système. Chez le philosophe Allemand, le "système" lui-même est "Machensaft", l' "Empire du faire", véritable oubli de l'être au profit du faire.

Il est difficile de cerner rationnellement cet arraisonnement, qui désigne autant une tendance à la réquisition permanente de l'individu, que la réduction de son être à sa pensée rationnelle, utilitaire, un rapport au monde fondé sur le calcul. L'appréhension du monde se fait sous l'angle de l'utilité, ce monde devient un vaste réservoir, source de ressources potentielles, "matières premières" ( renouvelables ou non renouvelables), "ressources naturelles", jusqu'aux collaborateurs de l'entreprise que l'on arraisonne sous la catégorie des ressources humaines, à valoriser bien sûr. On parlera de gisements d'intelligence, de gisements de performance, ou de gisements de productivité. 

Mobilisé dans ce sens, arraisonné utilitairement, l'individu coupé de lui-même se sent comme aliéné par un système extérieur à lui, désigné alternativement comme capital, patronat, Etat, alors même que la réquisition est transversale. En effet, à l'extrémité du spectre, le PDG lui-même est requis pour assurer la rentabilité de l'entreprise et celle des actionnaires, ces derniers définissant un "taux de rentabilité exigée".

Nul n'échappe au "système", qui n'est pas défini par une planification extérieure à lui. C'est cela l'essence du Gestell. 


Citons, dans le désordre, quelques propriétés ou caractéristiques dérivées de ce système :


- tendance à l'asservissement des individus, considérés comme des moyens et non comme une fin en soi ( sentiments diffus de "souffrance au travail", de "violence sociale", d'essence subjective donc non quantifiables, alors que le confort, le "niveau de vie" ou l'"espérance de vie", indicateurs quantifiables sans cesse mis en avant, n'ont jamais été aussi élevés ) 

- sentiment qu'ont les individus d'être interchangeables ( si la tâche n'est pas effectuée par l'un elle le sera par un autre sans que le résultat en soit discernable ), d'où une déresponsabilisation de l'individu ( qui se vit comme "simple rouage" d'une gigantesque machine ) et une mésestime de soi

- artificialisation des rapports humains ( définis sous l'angle de l'utilité, de ce que l'autre "m'apporte" ), société du paraître ( conformisme, culte de la célébrité, soif de popularité, selfie )

- "peopolisation" de la vie publique ( organisation des campagnes politiques par des agences de publicité, la "Rolex à 50 ans" devenant le critère d'une vie "réussie" )

- affirmation du bien-être comme summum de l'expérience humaine, tendance au narcissisme ( culte de l'ego, l' instance optimisatrice du plaisir/déplaisir ) 

- conséquences environnementales négatives ( rapport au monde utilitaire, l'environnement étant la périphérie du moi et de ses besoins, à l'opposé de l'expérience d'un monde possédant une valeur intrinsèque, irréductible à sa valeur d'utilisation ), exploitation sans limite des "ressources" 

- société du spectacle ( le divertissement pascalien comme "gisement" de croissance économique, le "temps de cerveau disponible" comme valeur d'utilité économique, fuite du réel ) 

- risques récurrents de réification de l'humain ( perte du sens de la valeur intrinsèque de toute vie humaine dans les systèmes totalitaires : génocides, goulags, Shoah ... , ou menaces possibles de transformation le l'humain en objet dans les systèmes démocratiques : eugénisme transhumaniste à venir ? ) 

- sentiment diffus de "perte de sens"

- approche utilitaire de la transmission des savoirs ( jusqu'aux railleries sur "la guichetière et la Princesse de Clèves " d'un ancien Président de la République ayant conduit à la suppression des épreuves de culture générale dans les concours administratifs )

- faux prophètes, faux gurus ( "matérialisme spirituel", faire passer pour spirituel ce qui n'est parfois qu'une forme de renforcement du narcissisme, instrumentalisation utilitariste de techniques psy/spi censées maximiser le bonheur et minimiser voire éliminer le "négatif" )

- "oubli de l'être" ( Heidegger ), perte de la dimension verticale de l'humain, de sa dimension méditative, contemplative ( "habiter le monde en poète" proposait Heidegger ), non exclusive d'ailleurs de la technique.




"On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
Nous avons inventé le bonheur, - disent les derniers hommes"  

 ( NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra )



jeudi 25 février 2016

L'anthropocène, ou l'âge de l'espèce humaine comme force géologique



Du 24 au 28 avril 2016, se tiendra à Oslo une réunion chargée de décider si la Terre est entrée dans une nouvelle ère géologique, ou non. Officiellement, la Terre est toujours dans ­l’holocène, commencée il y a environ 11 000 ans, période interglaciaire marquée par un réchauffement climatique et des extinctions d'espèces. 

Mais l'Holocène voit aussi naître la révolution néolithique, l'expansion d'homo sapiens, la transformation du milieu par l'agriculture puis par la révolution industrielle. Alors quelles sont les parts respectives des catastrophes naturelles ou de l'homme dans la transformation du climat, la modification relative de la teneur en CO2 de l'atmosphère, et la sixième extinction ?




C'est cette question controversée que va réexaminer l’Union internationale des sciences géologiques (IUGS), et qui reste l'objet de bien des controverses scientifiques.

Pour y répondre, les géologues doivent trouver des éléments probants. De la même manière que l'on peut identifier dans les states géologiques les traces de la météorite qui a déclenché la disparition des dinosaures il y a 65 millions d'année, à partir de quand, si elle existe, pourrait-on trouver la signature de l'apparition d'un nouveau phénomène, continu dans le temps, le phénomène humain ? Avant l'apparition des pesticides dans les sols, des plastiques dans les océans, ou des microparticules dans l'atmosphère, qui sont eux clairement identifiés, bien sûr.

La réponse à cette question posera l'histoire des sociétés humaines dans une perspective nouvelle, celle d'une coévolution géologique, biosphérique et humaine, et ce dans toutes ses dimensions. Le milieu et les bouleversements climatiques ont influencé l'évolution de l'homme et des civilisations, mais la boucle de rétroaction inverse sera datée et prise en compte dans notre compréhension de l'évolution de la Terre.

Globalisation, mondialisation, planétarisation sont des termes décrivant déjà l'émergence de l'histoire humaine comme phénomène planétaire.
Les dimensions culturelles, sociales, économiques, philosophiques et bien sûr technologiques, sont toutes, et ce de manière interdépendantes, constitutives de cette coévolution que l'on apprendra à décrire sous le néologisme d'Anthropocène.

Il est important de pouvoir en écrire le grand récit de façon structurée et claire. Pour en ouvrir un nouveau chapitre.




samedi 13 février 2016

L'écologie profonde et le national-socialisme


Rien, a priori, ne pourrait paraître plus éloignées sur l'échiquier politique que l'idéologie national-socialiste d'un côté, et l'écologie politique de l'autre. C'est sans compter sur l'existence avérée d'une "aile verte" au sein du parti nazi, et d'une véritable écologie profonde, influente auprès d'Adolf Hitler.

« Nous reconnaissons que la séparation de l'humanité de la nature, de la totalité du vivant, conduit l'humanité à son autodestruction et à la mort des nations. Seule une réintégration de l'humanité dans la nature est susceptible de rendre les gens plus forts. Tel est le point fondamental des tâches biologiques de notre époque. L'humanité seule n' occupe plus le centre de la pensée, mais bien plutôt la vie prise dans son ensemble. . . Cet effort pour se connecter avec la totalité de la vie, avec la nature elle-même, une nature au sein de laquelle nous sommes nés, tel est le sens le plus profond et la véritable essence de la pensée National-Socialiste. " ( Ernst Lehman, 1934, cité par Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )

On reconnaît ici l'affirmation de la valeur intrinsèque de la nature ainsi que la substitution d'un biocentrisme à l'anthropocentrisme, thèmes directeurs de la deep ecology telle qu'elle sera formalisée quarante ans plus tard par Arne Naess.

En France, on se souvient du pavé dans la mare qu'a constitué le Nouvel Ordre Ecologique de Luc Ferry, qui, en 1992, a attiré l'attention sur l'existence d'un courant profondément écologique au sein du Troisième reich, Citant les lois successives de novembre 1933 ( " dans le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté envers les bêtes", Adolf Hitler, discours du 24 novembre 1933 ), puis juillet 1934 ( limitation de la chasse, avec interdiction de certains pièges ) et juin 1935 ( loi en vue de la protection de la nature, critique de l'agriculture industrielle et de la monoculture, création de zones naturelles protégées ).

En 1934, au second sommet de l'agriculture du Reich, le slogan était : "Gardez les sols en bonne santé !". Richard Darré, ministre de l'agriculture de 1933 à 1942, introduit des méthodes de cultures biologiques dans des dizaines de milliers de fermes, méthodes dites ""lebensgesetzliche Landbauweise," littéralement "culture conforme aux lois de la vie".

Jusqu'au ministre de l'armement, Fritz Todt, l'un des cadres les plus influents du parti, décrit par Speer comme un "amoureux de la nature", connu pour avoir limité au possible l'impact écologique des constructions d'autoroutes ( les fameuses Autobahn allemandes ). Son bras droit, Alwin Seifert, que Todt aurait un jour qualifié d'"écologiste fanatique", rêvait d'une "totale (re)conversion de la technologie vers la nature". Il critiquait énergiquement l'utilisation de toute substance chimique à des fins agricoles.

Ce courant d'écologie profonde pouvait compter sur le soutien de Rudolf Hess, adjoint du Führer, partisan de l'agriculture biodynamique et de la médecine homéopathique. C'est Hess qui fut l'introducteur de Darré auprès de Hitler.

Pour les nazis l'homme doit suivre ces fameuses lois de la nature :

""Quand les gens tentent de se rebeller contre la logique inflexible de la nature, ils entrent en conflit avec les principes mêmes auxquels ils doivent leur existence en tant qu'êtres humains. Leurs actions contre nature doivent conduire à leur propre chute. " ( Hitler, in Mein Kampf, cité par Peter Staudenmaier )

Mais une rapide remise en perspective historique, que Ferry esquisse d'ailleurs lui-même dans son essai, permet de réinscrire ce courant écologique dans le romantisme allemand, réaction à l'esprit rationaliste et au désenchantement du monde, dans ce mouvement qui se qualifie de völkisch, mêlant mystique naturaliste et nationalisme. Jugeons plutôt :

" Nous devons sauver la forêt, pas seulement afin d'éviter que nos poêles ne deviennent froids au coeur de l'hiver, mais aussi pour que le pouls de la vie continue de battre chaleureusement et joyeusement, et que les Germains restent des Germains. " ( Riehl, 1853, citation Peter Staudenmaier, in "Fascist Ecology: The "Green Wing" of the Nazi Party and its Historical Antecedents" )





L'heure sacrée ( 1918 ) par Ludwig Fahrenkrog ( peintre Völklisch, dont le mouvement, utilisant le svastika et féru de mystique orientale, finit par être interdit par le régime nazi en 1936 )




Mouvement de retour à la terre, au sol et au sang, loin des conditions aliénantes et déracinantes des villes. Les trois premières décennies du vingtième siècle en Allemagne verront l'émergence d'un courant Wandervöge, des "hippies" avant l'heure en quelque sorte, une contre-culture influencée par un paganisme panthéiste, les philosophies orientales et le romantisme, les éditions de Bergson et de sa pensée vitaliste. Allergiques à l'ère industrielle, ils feront de la randonnée le symbole de la révolte à l'ordre établi ( ou l'école buissonnière comme modèle d'une revendication au droit aux excursions scolaires ! ). Bien que contestataires et apolitiques, beaucoup adhéreront au national-socialisme. Dorénavant les randonnées se feront dans le cadre des Jeunesses Hitlériennes ...

Alors le national-socialisme serait-il une écologie profonde comme une autre ?

Il y a dans l'affirmation inconditionnelle de la vie, du vitalisme, un élément que Arne Naess ne reprendra pas. Il en percevait sans doute trop les dangers. Lehman ne voyait-il pas le national-socialisme comme de la "biologie appliquée" ?

Il reste à comprendre comment l'affirmation de la valeur intrinsèque de toute vie a pu s'accompagner de crimes dont l'abomination est sans égal dans l'histoire de l'humanité ...



jeudi 21 janvier 2016

Arne naess ou la deep ecology


Le terme d' "écologie profonde" fait son apparition en 1973 dans un article du philosophe norvégien Arne Naess, qui l'oppose à une écologie qu'il qualifie de superficielle. Cette dernière place l'homme face à son « environnement ». Une écologie de ce type vise à lutter contre la pollution, prévenir l'épuisement des ressources naturelles, préserver l' «environnement ».

La deep ecology nous est connue essentiellement par l'opus de Luc Ferry, paru en 1992, « le Nouvel Ordre Ecologique », ouvrage qui tente de mettre à jour le caractère antihumaniste du mouvement de la « deep ecology » américaine, et la rupture de contrat que cela pourrait représenter avec la déclaration des droits de l'homme et le projet démocratique, Et d'illustrer cela par les lois écologiques de l'Allemagne nazie, non par amalgame, mais pour souligner que des principes écologiques profonds ne seraient pas la garantie de valeurs progressistes.

Mais voilà. Si la critique est recevable dans le cadre d'une certaine écologie que l'on qualifiera alors d'écologie radicale, elle semble méconnaître la réelle « deep ecology » d'Arne Naess, l'écologie radicale étant parfois bien éloignée de la pensée subtile du Norvégien. Il faut dire aussi que ce dernier, né en 1912, et décédé en 2009, n'a été traduit en français qu'en 2008 et 2013. Autant dire que l'on est au tout début de la découverte de sa pensée par un public intéressé, et c'est l'occasion de redresser quelques contre sens.
Photo from http://themoose.no/


Philosophe passé par la Sorbonne et Berkeley, ancien résistant, il enseigne à l'Université d'Oslo jusqu'en 1969, date de sa démission, pour « VIVRE », dira-t-il.

Pour Naess c'est la façon dont on perçoit la nature qui conduit à une crise, La réflexion du philosophe devient conversion du regard, sagesse pratique, écosophie.

C'est à travers l'ouvrage « Ecologie, communauté et styles de vie » qu'il synthétise l'ensemble de sa pensée sur l'écologie profonde.


Les principes de base :


A une vision de l'homme au sein de l'environnement l'écologie profonde substitue une vision relationnelle . L'homme s'insère dans un champ global de relations dont tous les termes sont interdépendants.

Naess pose également le principe de l' égalitarisme biosphérique : toutes les formes de vie ont une valeur intrinsèque, c'est à dire indépendante de l'utilité qu'elles peuvent avoir pour les humains.

C'est le sentiment que l'on peut ressentir devant un paysage grandiose, à la vue d'un lac de montagne ou lors d'une marche solitaire en forêt qui nous informe réellement de la valeur intrinsèque de la nature. C'est par cette capacité d'identification que l'écologie profonde démarre : « Plus un être s'identifie aux autres et prend soin d'eux, et plus s'affaiblit son egocentricité ». Cette identification « toujours plus étendue », c'est à dire en direction des autres vivants de l'univers, animaux et végétaux au delà de l'homme, et même êtres inanimés, « est intimement liée à une réalisation de Soi croissante ». C'est cette réalisation de Soi, fondée sur une capacité d'identification censée déboucher ultimement sur une véritable symbiose qui définit l'écosophie et qui est en fait une sagesse.

Mais cette sagesse est avant tout une praxis, et non un idéalisme. L'égalitarisme biosphérique est dit « de principe », car il est impossible que la vie humaine prospère sans « dans une certaine mesure le meurtre, l'exploitation et la suppression ». Le Norvégien constate que l'homme a de tout temps transformé la Terre, et continuera de le faire. Il ne s'agit pas pour lui de sous-estimer la singularité de l'espèce humaine ( la technologie en particulier est caractéristique du genre humain ), mais de se poser la question de la limite. On ne se situe plus dans la perspective cartésienne d'un homme « possesseur et maître » de la nature, mais plutôt dans celle de la responsabilité humaine, le « care » des autres espèces.



L'écosophie T :

La démarche de Naess vise à donner à chacun les moyens de faire face aux problèmes environnementaux « sur la base de sa propre vision globale ». Il revient à chacun de se forger sa propre écosophie, dont la norme fondamentale, première, est la « réalisation de Soi », un soi élargi avons-nous vu, qui correspond à une sortie de la vision égocentrique du monde, donc de l'anthropocentrisme cartésien, que Naess qualifie d'anthropocentisme « borné ».

Naess désignera ainsi sa propre vision et sa propre pratique sous le vocable d'écosophie T, T pour Tvergastein, le nom d'un refuge de montagne dans lequel il passa de longues périodes de retraite studieuse. Une vision toute imprégnée du panthéisme de Spinoza, mais aussi influencée par une vision taoïste du monde, par le bouddhisme ( il fut invité par Gary Snyder pour une session consacrée à la deep ecology au Centre Zen de Los Angeles, à laquelle participait le maître Zen Robert Aïtken ).
Une écosophie placée sous le signe de la non-violence, imprégnée de l'exemple de Gandhi auquel le philosophe norvégien se réfère souvent, comparant sans doute la frugalité volontaire de l'activiste indien à sa propre simplicité lors de ses séjours à Tvergastein.

Mais d'autres visions sont possibles, d'autres références aussi. Naess parcourt la Bible à la recherche de signes pouvant suggérer une valeur intrinsèque à la nature, en découvre dans la Genèse, les Psaumes ou les Epitres de Paul, et il qualifie une telle écologie d'écosophie S, une écosophie d'inspiration chrétienne acceptable à ses yeux.

Il insiste sur le fait qu'une écosophie est une « structure vivante », jamais achevée, jamais figée, impossible à formuler une fois pour toutes. C'est la façon dont on perçoit la nature qui nous a conduit à une crise, et c'est une nouvelle vision qui définira un style de vie personnel, et non plus fondé exclusivement sur des standards extérieurs : l'accent est alors mis sur la qualité de vie, et non le niveau de vie : « le style de vie écosophique sait apprécier à sa juste valeur l'opulence, la richesse, le luxe et l'abondance. Mais ces joies sont définies en termes de qualité de vie et non de niveau de vie. »
C'est ici qu'intervient la dimension politique du projet écosophique . La technique, pour Naess, ne met pas fin à la nature. Mais il est illusoire de croire en la neutralité de l'innovation technologique. Il convient plutôt de se poser la question de savoir si elle sert à faire progresser les normes fondamentales de chaque culture, plus ou moins dérivées dans la vision écocosophique du besoin de « réalisation de Soi ». La crise environnementale aura alors été l'occasion de « susciter une nouvelle renaissance », une nouvelle manière de combiner un « haut niveau de progrès technologique » (technologies que Naess qualifie de technologies soft ), avec une expérience élargie de la vie.
Car il s'agit pour l'homme de « marcher sur Terre d'un pas léger », soucieux des autres formes de vie tout autant que de ses propres besoins, le regard ouvert sur l'infini du monde, car Arne Naess postule que l'aventure de la vie et de la conscience ne s'arrête pas à la Terre et à l'homme, mais qu'elle a pour mesure l'univers tout entier.