Chez les Latins, negotium désigne la sphère du travail, de la production, du négoce.
A l'opposé, otium fait référence au temps non utilisé à la production, au travail, au commerce.
Monde du faire d'un côté ( neg-otium ) et monde de l'être de l'autre. De l'action face à la contemplation.
Otium :
Mais otium ne doit pas être confondu avec l'oisiveté au sens où on l'entend. A Rome, ce temps de loisir est consacré à la vie publique et citoyenne, aux arts ( musique, gymnase ), aux sciences.
Bien sûr ce temps peut dégénerer en divertissement ( à Rome, "Du pain et des jeux", Panem et Circences ).
Ou bien disparaître : Marx désigne comme prolétaire "un homme qui ne dispose d'aucun loisir", "écrasé physiquement et abruti intellectuellement" ( dans "Salaire, prix et profit", paragraphe 13 )
Mais avec l'apparition de la société de consommation commence un étonnant processus : la conversion de ce temps de l'être en temps de consommation, autrement dit en activité économique. Le marché se met à transformer les désirs de tout un chacun en produits marchands. Le travailleur devient consommateur et participe, par un déplacement de la libido vers le marché, à un processus de croissance du PIB qui ne doit jamais s'essoufler sous peine de plonger la société dans la crise. "Relancer la croissance par la consommation", réduire le temps de travail sans baisse de rémunération est alors un moyen de soutenir la consommation.
Les désirs sont convertis en activité marchande, le désir d'émancipation de l'individu est recyclé par les marchés et subtilement véhiculé par la publicité et les fictions télévisées ( "temps de cerveau disponible", conversion des habitudes de chaque internaute et de son profil numérique sur les réseaux sociaux en publicités ciblées au niveau de l'individu ). On passe d'une économie de marché à une société de marché. L'activité marchande arraisonne l'individu "sans temps morts", sommé qu'il est de chercher la meilleure stratégie au meilleur prix pour assurer sa santé, ses loisirs, ses vacances, son bonheur, ses transports au meilleur prix, au forfait le plus intéressant, toujours à la recherche du "bon plan".
Gerorges Bernanos ne disait-il pas que l'"on ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure" ? C'est qu'il faut, sans parler du temps de travail lui-même, un temps de retrait, un temps de pause ( temps "sabbatique" ), un temps d'otium sans cesse menacé. Et la volonté de l'occuper selon sa vraie finalité.
"Celui qui ne dispose pas des 2/3 de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit."
( Nietzsche, Humain, trop humain )
Il faudrait nuancer le fait que le travail soit fondamentalement un temps d'aliénation, c'est loin d'être une généralité. Loin de s'opposer, otium et negotium doivent être réconciliés. Ce sont deux temps de la respiration de la vie.